15.12.2009
Amoureux, amoureuses de si loin
( Je ne sais rien de cette image.
Elle vient d'Alma Soror, c'est tout ce qu'on sait.
Pas grand chose et aussi le Maroc comme décor )
Tu crois qu'on va mourir
Mes amoureux ressemblent à des frères d'ailleurs. Ils ont des longues jambes, des longs bras, des voix graves et des visages qu'on ne distingue pas très bien. Seuls leurs yeux brillent. Ils ne mangent pas, ils ne dorment pas, ils marchent sous la pluie. Ils ne lisent plus rien car ils ont appris tous les livres par coeur, comme dans Fahrenheit. Ils m'entourent, marchent autour de moi, armée d'amants qui me protègent du monde réel et des coups bas. Ils n'ont pas de maisons, mais des vaisseaux spatiaux. Ils surfent dans le ciel. Ils aiment mes écritures et mes danses. Ils ressemblent à des Peter Pan d'un autre monde, d'un autre temps, un temps qui vient lentement, lentement, ils ont un temps d'avance.
Commentaires
Une autre réponse, à une autre question, du même style, du même Tieri, ici: http://almasoror.hautetfort.com/archive/2008/11/06/repons...
J'aime Bradbury, j'ai une vieille cassette où on l'entend réciter d'une belle voix de vieillard ses chroniques martiennes. Je ne vous ai toujours pas démasqué Effervescence 23. Vous êtes effervescent, certes. Vous êtes 23, assurément. Mais qui êtes-vous ?
Ecrit par : Édith | vendredi, 11 décembre 2009
Répondre à ce commentaireCes amants sont dans le désert ?
Ecrit par : David nathanaël Steene | vendredi, 11 décembre 2009
Répondre à ce commentaireC'est une photographie prise lors de l'indépendance du Maroc.
Ecrit par : Édith | vendredi, 11 décembre 2009
Répondre à ce commentaireUne armée de Peter Pan comme amants, c'est très immâture. Sil y a en plus des femmes déguisés parmi eux, là il faut vraiment faire une psychanalyse.
Ecrit par : Philippe RMO | vendredi, 11 décembre 2009
L'immaturité est un droit qu'on refuse déjà aux enfants. Laissez au moins ce droit aux femmes, aux artistes & aux écoterroristes. Merci pour eux.
Et puis l'accent circonflexe sur IMMATURE n'était pas nécessaire.
Laissons l'orthographe aux Clercs de Notaire, svp rmo.
Ecrit par : Capitaine du Taraf anti-barbelés | mardi, 15 décembre 2009
Répondre à ce commentaireD'avance merci RMO et j'aime aussi les duels, la castagne à toulouse et la baston quand c'est le SCALP qui l'organise.
Ecrit par : Capitaine du Taraf anti-barbelés | mardi, 15 décembre 2009
Répondre à ce commentaireOh putain RMO, laissez la psychanalyse aux maladies de l'âme.
Et je vous souhaite des amants magnifiques.
Sodomites ou pas peu importe si c'est du love, du romanesque, du sentiment qui bande.
Ecrit par : Taraf général, faction de nuit | mardi, 15 décembre 2009
Maururu Edith
Ces mots là, sont une promesse
Toute une armée de Peter Pan, au creux desquels jamais perdue
Un Mana qui en dit long...
Faitoito à Vous
P.S : Monsieur RMO, ..si vous vouliez, juste une fois, déplier..votre pantalon!
Ecrit par : Titaina en line | mardi, 15 décembre 2009
Répondre à ce commentaire09:29 Publié dans DANS L'AVEUGLEMENT, DE RUSSIE, LE ROMANESQUE EST UN SENTIMENT PHOTOGRAPHIQUE, PHOTO AMOUREUSE | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : photographie amoureuse, photo, amour
10.12.2009
La lettre & les photos de Marie
Marie m'écrit et ses lettres me parlent. «Je pensais à Tanger en rentrant, à Mohamed, croisé là-bas, qui me racontait 22 fois les bateaux, les cales, 22 fois refoulé et cela lui était égal parce qu'il était sûr d'y arriver un jour. Je pensais au numéro que je lui ai laissé, au cas où, et puis jamais eu de nouvelles.
Et puis justement ce matin, une dépêche de rien du tout : « Le corps d'un jeune clandestin d'origine africaine a été découvert dans les quartiers nord de Marseille par un routier qui s'apprêtait à décharger sa cargaison en provenance du port de Tanger, a-t-on appris mercredi de source policière.»
J'avais les dents serrées de ceux qui sont en colère et ne savent rien faire.
« Dedans l'acier des coques les gars qu'on exporte sans vouloir le savoir»
Difficile de répondre à Marie. Est-ce qu'on peut se retrouver face à une image dont on ne comprend pas le poudroiement, ni même l'axe des perspectives ? Est-ce la trace de corps encore enfants, clandestins eux aussi ? La poudre du regard qu'on retient après l'enfance salopée à travers les frontières ?
La manière dont elle travaille la photographie, l'art fragile de la présence et de la disparition, la promesse des fulgurances tout à l'heure, si on sait juste attendre la venue des images.
Où est la photo du jeune clandestin ? Irez-vous Marie jusqu'à Marseille photographier le corps disparu ? Et connait-on seulement son prénom, son visage, son histoire à lui dans le foutoir des identités nationales ?
L'europe pue, on peut s'enfuir à Berlin ou ailleurs elle va continuer de puer d'autant plus, vers l'atlantique et la mediterranée. Elle va infecter jusqu'à leurs profondeurs. Putain on ne dira pas les noms des ordures, aux premières pages de ce débat qui sent déjà la mort dans les soutes et les cales. La france de l'identité nationale n'a pas d'autre visage que la laideur absolue de la france maintenant, l'horrible gueule des moisissures aux dents pourries, pourries dans la gueule de la haine, et pas assez de photographes pour les visages des enfants de schengen.
Ecoute Marie, Akhenaton a appris le rap à mon plus jeune fils. Dans ses chansons Terek le Tchétchène, 10 ans aujourd'hui, a appris les mots assedic et réfugié politik. Aujourd'hui Akhenaton le répète aux journaux : Dégoûté, il dit songer à quitter la France. Alors on fait quoi ? On inverse le vieux flux migratoire et on se barre d'ici photographier ailleurs ? La france pue et je peux plus la sentir. C'est ça que je voudrais répondre à Marie : Allez viens, on s'en va.
09:18 Publié dans DANS L'AVEUGLEMENT | Lien permanent | Commentaires (14) | Envoyer cette note | Tags : photo, photographie, schengen, identité nationale
23.11.2009
In Memory of the Late Mr. and Mrs. Comfort – A Fable by Richard Avedon
Pour photographier la jeune fille et la mort
Si la figure du top-model aujourd'hui incarne l'impératif de la beauté publicitaire, il faut une certain sens de la provocation et du grotesque pour la mettre en scène face au personnage de la mort. En 1995, à l'âge de 70 ans, Richard Avedon utilisa les images de ce couple infernal pour tirer sa révérence au milieu de la mode qui l'avait adulé.
Les 22 tirages de la série In Memory of the Late Mr. and Mrs. Comfort – A Fable by Richard Avedon, conçus en 1995 pour le magazine The New Yorker sont en couleur, et c'est déjà un motif d'étonnement si l'on sait que l'oeuvre d'Avedon s'est faite en noir et blanc.
Les images de la série sont visibles ici, dans l'un des albums en zone de photolittérature.
Et nous recopions cet article de Christian Caujolle, paru dans Libération en 1995, à la publication des photos dans The New Yorker.
Avedon, son requiem pour la mode

Ce sont des photos de mode, incontestablement. Avec mannequin, coiffeur, maquilleur, studio, assistants, mise en scène, éclairages et vêtements parfaitement lisibles des plus grands faiseurs européens, américains et japonais, de JP Gaultier à Yohji Yamamoto en passant par Versace, Miyake, Gigli, Helmut Lang ou Armani, entre autres. Mais ce sont des photos de mode comme on n'en avait jamais vu : des photos qui règlent leur compte à et avec la mode.
Sur vingt-six pages, en couleurs, et en repoussant en fin de numéro les traditionnelles mentions de marque, de casting et d'équipe, The New Yorker, cette bible du chic littéraire, fait évenement là où on ne l'attendait pas. En effet, la mode n'est pas son souci principal et il n'y a que deux ans que The New Yorker, traditionnellement enrichi de travaux d'illustrateurs et peintres prestigieux ose la "vulgarité" de la photographie. Ce fût l'une des révolutions apportées par Tina Brown, ancienne responsable de Vanity Fair, lorsqu'elle prit les rênes de la vénérable institution. Elle le fit naturellement, avec le maximum de classe, en prenant sous contrat d'exclusivité - pour le rédactionnel - Richard Avedon qui, à 70 ans, était en train de préparer sa grande exposition pour le Whitney Museum et sa monumentale Autobiography (1). On avait déjà pu voir, il y a un an, un impressionnant portfolio consacré au clan Kennedy qui était pour le moins radical et critique. En page 130 du numéro du 6 novembre commence ce qu'on nous présente comme une "fable par Richard Avedon" et qui s'intitule : A la mémoire de feu Monsieur et Madame Comfort. Ce qui explique que le protagoniste principal de ce récit, associé à la top model Nadja Auermann, soit un squelette. On pourrait penser que le procédé est un peu lourd si l'ensemble, outre son époustouflant contrôle de la forme, ne déclinait pas un ensemble de points de vue très violents qui s'en prennent tout simplement au système de la mode. Pour éviter toute complaisance, le photographe introduit son propos par une double page dans laquelle est stylisée une séance de prise de vue, face à une ancienne chambre photographique en bois dans laquelle le photographe, assis et muni d'un déclencheur souple, n'est autre que la mort en costume rayé et chapeau mou. On pourra ainsi voir, entre autres saynètes édifiantes, la mort allumant la cigarette du modèle avec des billets de cent dollars, la mort pénétrant violemment le mannequin dans un coin de porte (fuck the fashion ?), la mode attrapée au filet par la mort, la mode posant en veuve extravagante dans un univers dévasté devant une cheminée surmontée d'un crucifix desserti, la mode se mirant dans un miroir brisé qui, de l'autre côté de l'image, révèle simplement la mort pour une allégorie du futile indépassable rattrapé par l'inévitable échéance, avant un étonnant final où la mort, doigt pointé devant elle, chasse la mode vers un univers de lianes vertes. Cet exercice de style, parfaitement littéraire et qui laisse place à une seule image - sublime - de la belle jeune femme balayant, vêtue d'une robe rouge de Yamamoto, les feuilles mortes du temps, apparaît comme un règlement de comptes.
Avedon est devenu célèbre au travers de son travail pour la mode, lorsque, sous la direction d'Alexey Brodovitch, il s'imposa à partir de 1945, comme le photographe fétiche de Harper's Bazaar pendant vingt ans avant de collaborer à Vogue, Look ou Life. En 1978, une rétrospective de trente ans de mode, accompagnée d'un album qui fait toujours référence, consacrait une carrière unique et installait l'image - partielle et passablement fausse si l'on prend la peine de regarder l'ensemble de l'oeuvre - d'un Avedon superstar, jet-set et photographe "de mode". Son Autobiography, qui mêlait de façon impressionnante tous les aspects de son travail et qui est définitivement marquée par une obsession de la mort (on songe entre autres à une double page dans laquelle son père sur son lit de mort et un mannequin posant en studio ont exactement le même rictus), annonçait aussi l'actuelle publication. Depuis dix ans, les photos de mode d'Avedon n'ont été que des travaux commerciaux, entre autres pour Versace, qui a signé avec lui un contrat d'exclusivité pour ses campagnes mondiales. En décidant, à 72 ans, de régler ses comptes avec le milieu qui l'a rendu célèbre, Richard Avedon ne provoque pas, ne triche pas, ne fait pas un "coup". Il balance simplement ce qu'il a sur le coeur, ce qu'il pense vraiment de la mode et nous dit qu'il ne veut plus être une fashion victim.
Devinette accessoire mais non gratuite : pourriez-vous citer, dans le monde, cinq titres de magazines capables de consacrer 26 pages à un tel travail ?
(1) Editions Schirmer-Mosel
10:29 Publié dans RENCONTRES AVEC DES PHOTOGRAPHES REMARQUABLES | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : photo, photographie, photolittérature, littérature, libération, richard avedon
19.11.2009
Supermother ma maman

Dans la série photographique « Home-Games » d'Elzbieta Jablonska, le Superman devient une Supermother, pour qui les actes héroïques quotidiens consistent à être une femme au foyer, à élever des enfants, avoir un travail, être une mère, une épouse, une gouvernante, une maîtresse, une amie, une employée et une femme séduisante, tout ça en même temps. et tous les jours. Ces nombreux rôles assignés aux femmes modernes sont souvent contradictoires et exigent des capacités surhumaines d’exécution simultanée, frôlant le miracle si on y pense. Bien que ce soit les Supermothers plutôt que les Supermen qui fassent tourner le monde, leurs efforts sont à peine détectés. Leurs actes, n’étant pas du tout spectaculaires ni mémorables, sont en plus effectués à la maison, dans la vie tout à fait quotidienne, quasi invisibles aux yeux des hommes qui n'en parleront pas. Et ce travail me touche, parce que derrière la mascarade il y a une vérité sexuelle que l'art ne dit pas d'habitude, pas souvent, pas avec cette intelligence. Cette vérité nos enfants la connaissent. Leurs mères sont des femmes magnifiques, des femmes qui courent la nuit avec les loups pour éviter de dépérir, mais qui le jour exécutent mille basses besognes en essayant de tenir la longueur.
« Supermother attire les enfants parce que c'est une vision inspirée par mon fils,» explique Elzbieta J. Une maman met en scène le regard que son enfant peut porter sur elle, et ça donne des images qu'on ne voit pas ailleurs, conçues dans la complicité d'un enfant et de sa maman à lui qui est aussi artiste, trafiquante en images, révélatrice en zones d'ombres.
Elżbieta Jabłońska encore : « Ordinary everyday affairs are usually a very compelling area of work. I have a private but rather popular theory that the very decision to get up in the morning is a heroic deed. I'm fascinated by cycles, the repeatability of everyday actions, and apparent boredom that we must humbly accept. »
12:36 Publié dans LA PHOTO COMME UNE ARME, PHOTOGRAPHIE & AUTOBIOGRAPHIE, RENCONTRES AVEC DES PHOTOGRAPHES REMARQUABLES | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : photo, photographie, photolittérature, femme, mère
18.11.2009
Pure propagande
Ecoutez : le Taraf Zélie Bordela est là pour diffuser des messages en direct. De la photolittérature intime et amoureuse, pour raconter les sentiments qui se mélangent à la pensée. Messages divergents, propagande intempestive - et dans cette violence inévitable qu'entraine ce qui surgit d'imprévu.
La photolittérature est peut-être une émeute, en tout cas un désordre dans le règne absolu des images. Le corps y jette une langue secrète et éruptive, plus expéditive que la poésie en direct, plus littérale aussi avec les yeux pour avancer. Pure propagande amoureuse.
Peut-être qu'en s'épanchant sous nos yeux, la littérature n'attendait que de s'accoupler une dernière fois. La photo pourrait lui servir de putain, vite fait bien fait la nuit dans les rues. Pure propagande, presque sexuelle maintenant
10:41 Publié dans MANIFESTE | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : littérature, photolittérature, photographie, photo
17.11.2009
La nuit, les livres, la connaissance de l'impossible qu'on avait à huit ans
La nuit les livres reprennent ce pouvoir qu'ils perdent le jour aux yeux des adultes. La nuit la puissance leur revient, ils redeviennent un peu talismans entre les mains des enfants. A nouveau ils peuvent répandre - La rivière à l'envers - l'ancien appel des forêts primitives où va le lecteur pour se perdre. A nouveau l'amitié animale dans leurs yeux juste avant le sommeil - Chien bleu, Crin Blanc -
Je n'oublie pas ce petit garçon dont la maman nous a écrit : son fils avait deux ans, il glissait Litli soliquiétude sous son oreiller pour faire venir le bonhomme dans son rêve.
Dans La vie matérielle, Duras me parle à l'oreille de cette enfance presque nue face aux livres. Et morte elle a gardé cette voix éraillée de vieille femme prête à rire, elle veut me murmurer des horreurs qui font peur, des horreurs que j'essaie seulement d'écouter les yeux fermés, juste avant que le sommeil ne revienne : « C'est vrai, je confirme ce que je disais à Veinstein, il ne s'agit pas de souffrance mais de la confirmation d'un désespoir initial, d'enfance presque, on pourrait dire, juste, comme si tout à coup on retrouvait la connaissance de l'impossible qu'on avait à huit ans, devant les choses, les gens, devant la mer, la vie, devant la limitation de son propre corps, devant les arbres de la forêt auxquels on ne pouvait pas accéder sans risquer de se tuer, devant les départs sur les paquebots de ligne comme pour toujours, toujours, devant la mère qui pleure le père mort dans un chagrin que l'on sait enfantin et qui cependant peut nous l'enlever. » (Duras. Les forêts de Racine. La vie Matérielle, P.O.L., 1987)
La nuit c'est la force des livres, puisque après les avoir refermés près du lit ils reviennent. A travers veille et sommeil, ils envahissent le peu de mémoire qui restait, les yeux qu'on garde ouverts dans le noir, la rivière à l'envers dont les mots continuent.
T.
16.11.2009
Sans soleil
© Marie P. Courir les rues. Battre la campagne. Fendre les flots.
Aucune actualité autour de Sans soleil, le film de Chris Marker. Aucune hormis ces quelques phrases qu'on pouvait lire, voici deux ou trois jours, sur le site de Marie P. Ce sont les premières phrases du film qu'elle recopie, et elles préparent à un voyage dans les images : La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. II me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images - mais ça n’avait jamais marché. II m’écrivait : «... il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir.»
Plusieurs fois dans ma vie, j'ai rencontré des hommes ou des femmes pour qui ce film avait compté. Je suis allé le revoir avec Ana dans un cinéma de Madrid, quelques heures avant l'inhumation de son père. Elle tenait ma main dans la sienne, elle essuyait ses larmes avec mes doigts, et dans le noir elle écrivait des mots que prononçait la voix du film, les mots que les sous-titres avaient traduit en espagnol. Devant la tombe, elle a relu certaines des phrases du film, puis jeté le papier avec la terre, les fleurs, les sanglots.
Il m’écrivait que le secret japonais, cette poignance des choses qu’avait nommée Lévi-Strauss, supposait la faculté de communier avec les choses, d’entrer en elles, d’être elles par instant. Il était normal qu’à leur tour elles fussent comme nous - périssables et immortelles. Il m’écrivait: «L’animisme est une notion familière en Afrique, on l’applique plus rarement au Japon. Comment appeler alors cette croyance diffuse selon laquelle n’importe quel fragment de la création a son répondant invisible ? Quand on construit une usine ou un gratte-ciel on commence par apaiser le dieu propriétaire du terrain avec une cérémonie. Il y a une cérémonie pour les pinceaux, pour les bouliers, et même pour les épingles rouillées. Il y en a une, le 25 septembre, pour le repos de l’âme des poupées cassées. Les poupées sont accumulées dans le temple de Kiyomizu consacré à Kannon, la déesse de la compassion, notre Kwan-Yin, et on les brûle en public.
Jusqu'à relire hier le texte de Sans soleil que Marie P. m'envoyait, le mot poignance n'existait pas. Peut-être le connaissais-je, je n'en suis pas certain mais je ne m'en servais pas, trop éloigné des mots que d'habitude je vole à d'autres penseurs pour réfléchir aux images - Serge Gruzinski, Aby Warburg, Didi-Huberman ou encore Roland Barthes. Mais le mot poignance est un mot important, un mot dont je ne saurai plus me passer. En le lisant hier je découvrais un passage, et d'emblée je savais bien que je n'arriverais plus à réfléchir au pouvoir des photographie sans ce mot que Marie m'envoyait. Je ne sais pas comment lui dire merci, à elle dont je ne sais presque rien.
© Chris Marker - Photogramme extrait du film Sans soleil
10:58 Publié dans DANS L'AVEUGLEMENT, L'HABITUDE QU'ON AURAIT DES IMAGES, LA CONNAISSANCE DE L'IMPOSSIBLE, REVENIR AUX VISAGES | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note | Tags : littérature, photo, cinéma, journal, photographie, photolittérature
13.11.2009
Dans le trafic des images avortées
C'est une profession sinistrée, moribonde on le dit. Et pourtant leurs images regardez, je crois qu'elles deviennent des mondes à elles seules. Les photographies qu'ils envoient de Bolivie ou d'Ossétie ont la complexité brutale d'un monde encore mal vu et qui se tord sous leurs yeux, un monde en torche, incapable encore d'approcher nos regards qui ne savent plus scruter dans l'image, paresse occulaire ou mentale ?
Les photo-reporters - de moins en moins payés, de plus en plus marginaux mais debout face au flux permanent des images vidéo - mènent ce travail désespéré d'explorer le regard, d'aller voir ce qu'aucun oeil n'avait pu voir encore avant eux. Leurs images pourtant sont de moins en moins vues, de plus en plus paradoxales.
Sous-financées, écartées des sommaires de la presse à qui elles étaient destinées, ces images d'arpenteurs isolés deviennent peu à peu une littérature inédite, visuelle et invisible encore, difficile à repérer tant qu'elle se cherche d'autres lieux pour se montrer. Pourtant ce sont des livres, livres d'images qui prennent en charge le récit des existences, des narrats écrirait Volodine-le-voyeur : constructions d'auteurs prenant en charge la matériologie d'un monde aveuglé face aux écrans. Tant mieux peut-être si ces images se fabriquent encore en secret. Il faut apprendre à les lire, commencer par repérer où les débusquer dans le nouveau chaos des images, interroger la syntaxe qu'elles inventent et forcer leurs figures tout en sachant qu'aujourd'hui - début du siècle 21 - les photographes d'une presse à l'agonie apprendront donc l'errance, la dérive psychogéographique telle que l'inventèrent les situationnistes à Turin et Paris, il y a 40 ans maintenant. Nouvelle république photographique qui réinvente aujourd'hui, sous nos yeux incapables de voir, une littérature qui veut encore explorer, questionner, révéler à ceux qui rêvent sans savoir regarder.
Mort sur le front des images © Taraf Zelie Bordela
10:18 Lien permanent | Commentaires (17) | Envoyer cette note | Tags : littérature, photo, journal, photographie, photolittérature
11.11.2009
1/25 de seconde.. elle était là, face à l'objectif et je ne l'ai pas vue..
Elodi Laurent est repartie au Mali, et je ne me souviens de ses voyages que deux images, impossibles à oublier. La première j'ai pu la découvrir sur son blog, le boudoir de grand-mère.
Un visage de petite fille simplement légendé Holga-petite-fille.jpg, dont j'ai imprimé une copie pour l'afficher au mur de la chambre où je dors. Besoin d'images autour du lit et d'une bougie la nuit pour regarder. Comme un volcan qui sommeille, obligé. La deuxième image n'est pas en ligne sur le boudoir, c'est une photo qu'Elodi Laurent m'a postée juste avant d'embarquer pour le Mali.
Voici ce qu'elle m'écrivait dans la nuit du 3 au 4 novembre :
Tieri,,
J'ai bien reçu votre message, mon esprit était ailleurs ces derniers jours, plus tout à fait ici, pas encore là-bas. Le voyage commence toujours avant l'arrivée dans le pays !
Les heures passent, la pression monte. Autant d'appréhension que d'impatience. Peur de ne pas voir, de ne pas arriver à partager... des idées de photos mais je sais que sur place, je ferai autre chose.. mais je pars en bonne compagnie, je vais revoir quelques personnes.. j'espère que ce voyage aura un sens..
Je ne sais pas comment raconter le truc.
Au village, Bedecurumba, je me baladais seule, puis tout un groupe de jeunes femmes m'a encerclé, elles étaient très enthousiastes de voir l'appareil, de faire des photos, car j'ai eu l'idée un peu de folle de passer mon appareil.. mais c'était du n'importe quoi, je voyais l'appareil voler de mains en mains, donc j'ai repris l'appareil et je l'ai fait passer, une personne à la fois.. je me souviens de ce moment et ce fut un peu "agressif"..
Donc j'organise les photos à apporter aux jeunes femmes.. puis je remarque une petite fille que je n'avais jamais vue.. elle se tenait à l'écart du groupe et elle était sur plusieurs photos, au loin, mais face à l'objectif.. et je regrette en voyant son sourire de ne pas l'avoir vue !!!
Finalement,, je n'ai tiré aucune photo de ce groupe,, seulement de la petite fille et j'espère la retrouver pour lui passer mon appareil, en plus, cette fois-ci nous avons une imprimante et elle pourra faire et avoir la photo de suite.
1/25 de seconde.. elle était là, face à l'objectif et je ne l'ai pas vue..
Bon,, là, je dois vraiment faire mon sac!
J'enverrai un mail à mon retour mais le lundi 30 novembre je serai à Arles.
Merveilleuse journée,,
A bientôt,,
Elodi
10:26 Publié dans ELODI LAURENT, PHOTOGRAPHIE & AUTOBIOGRAPHIE, RENCONTRES AVEC DES PHOTOGRAPHES REMARQUABLES | Lien permanent | Commentaires (7) | Envoyer cette note | Tags : photo, photographie, photolittérature, littérature, mali
10.11.2009
La pensée, l'émotion (I)

La pensée, l'émotion
Je sais qu'il ne convient pas de raconter une photographie. A n'en pas douter, c'est le signe qu'on est peu habile à en parler; car de deux choses l'une : elle ne raconte rien et le récit l'altère; ou, si elle raconte, elle n'a nul besoin de nous. Pourtant, les photos de Duane Michals me donnent l'indiscrète envie d'en faire le récit, comme on a envie maladroitement de raconter ce qui ne peut l'être : un plaisir, une rencontre qui n'a pas eu de lendemain, une angoisse déraisonnable dans une rue familière, la sensation d'une présence étrange à laquelle nul ne croit guère, et moins encore ceux à qui on la raconte.
Je ne suis pas capable de parler des photos de Duane Michals, de leurs procédés, de leur plastique. Elles m'attirent comme expériences. Expériences qui n'ont été faites que par lui ; mais qui, je ne sais trop comment, glissent vers moi - et, je pense, vers quiconque les regarde - , suscitant des plaisirs, des inquiétudes, des manières de voir, des sensations que j'ai déjà eues ou que je pressens devoir éprouver un jour, et dont je me demande toujours si elles sont de lui ou de moi, tout en sachant bien que je les dois à Duane Michals. « Je suis mon cadeau pour vous », dit-il.
Il rassure d'ailleurs et, en fixant à la photographie sa tâche et son impossibilité, il encourage ces croisements d'expérience : « Tout est matière à photographie, surtout les choses difficiles de notre vie : l'anxiété, les gros chagrins d'enfant, le désir, les cauchemars. Les choses qu'on ne peut pas voir sont les plus lourdes de sens. On ne peut pas les photographier, seulement les suggérer. » « Essayer de communiquer un sentiment vrai en termes qui soient miens. » J'aime ces formes de travail qui ne s'avancent pas comme une oeuvre, mais qui s'ouvrent parce qu'elles sont des expériences : Magritte, Bob Wilson, Au dessous du volcan, La Mort de Maria Malibran, et, bien sûr, H.G. (2).
« Les gens croient à la réalité des photographies mais pas à la réalité des peintures. Cela donne un avantage aux photographes. L'ennui, c'est que les photographes aussi croient à la réalité des photographies. »
Un jeune homme, Roy Headwell, est assis tout contre une table; lentement, il a penché la tête, il a fini par la poser. Il vient de s'endormir, sculpture tendre. Telle est la photographie. Un peu plus loin, sur cette même table, à mi-chemin des cheveux blonds du dormeur et de notre regard, des biscuits soigneusement modelés : des arêtes, des angles, plusieurs faces lumineuses, la pâte friable rayonne comme des cailloux : c'est là, en ces figures intensément réelles, que se concentre toute la partie peinte de la photographie. Allez savoir si ces « cookies » sont le message du rêveur, ou l'indubitable objet de notre perception.
__________________
(2) Initiales du romancier Hervé Guibert. Ce dernier, alors critique photographique au Monde et photographe lui-même, admirateur de Duane Michals, demanda à M. Foucault de présenter cette rétrospective au musée d'Art moderne de la ville de Paris. Celui-ci accepta, bien qu'il n'eût lui-même guère de goût pour la photo narrative.
15:46 Publié dans TEXTES | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : photo, philosophie, photographie amoureuse, photolittérature, littérature
Taraf Zelie Bordela, manifeste
La photolittérature est une terre en archipel qui émerge, vite. Sans aucune cartographie encore, à ce commencement où n'apparaît pour l'instant qu'une partie frontale des champs magnétiques, épicentres et turbulences.
La photolittérature est une ligne de faille entre ce très vieux continent qu'est la littérature et ce nouveau monde de la photographie.
Les arpenteurs qui voudront s'aventurer jusqu'à ces zones ne pourront avancer qu'en aveugles, à l'instinct. L'outil des mots, en s'accouplant à la fine matrice des photos pourra génerer des monstres, fabulas, talismans primitifs et pièges à violenter la vieille réalité mais on s'en fout, on y va.
Taraf Zelie Bordela, Arles le 9 novembre 2009
15:05 Publié dans MANIFESTE | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : photolittérature, photo, photographie, photographie amoureuse
09.11.2009
cet arrangement né du désir et du hasard

Sur la couverture, deux noms sont écrits côte à côte. Celui d'Annie Ernaux et celui de l'homme qu'elle a rencontré, Marc Marie, son amant le temps du livre, de mars 2003 à janvier 2004. C'est le livre d'un couple et non pas d'un duo, l'un ne s'est pas chargé du texte pendant que l'autre fabriquait les images, comme on fait d'habitude les livres photo. Non, ici ils sont tous deux aux textes et aux photos, maîtres d'une cérémonie amoureuse et sexuelle où les photos, au nombre de quatorze, enregistrent le fouillis d'habits et de chaussures jetés au sol avant l'étreinte, "cet arrangement né du désir et du hasard, voué à la disparition."
"De geste spontané, l'acte de photographier est devenu rituel." (1)
Les corps seront donc absents des clichés. La scène sexuelle qui a suivi l'abandon des vêtements n'est pas non plus racontée. C'est une autre scène qui se joue dans le temps des récits à deux voix, celle du cancer dont souffre Annie Ernaux, de la thérapie jusqu'à l'opération.
"Les photos mentent, toujours,"écrit-il au 25 décembre. (2)
"Ici je suis morte", semble-t-elle lui répondre. (3) Et la mort, la menace de la mort accompagne le rituel des amants, tout en lui conférant une profondeur romanesque qui inquiète, longtemps après la lecture achevée. "Durant plusieurs mois, nous ferons ménage à trois, la mort, A., et moi."(4) "Comme si l'écriture des photos autorisait celle du cancer. Qu'il y ait un lien entre les deux." (5) Si Annie Ernaux continue d'apparaître dans la presse, de publier d'autres livres après L'usage de la photo, c'est qu'elle a survécu à cette histoire. Les années, son dernier roman, devient alors l'ouvrage d'une survivante, et ses phrases y prennent la force des sentences, un caractère ultime et peut-être apaisé, un peu miraculeux. Son visage de femme aujourd'hui vient frapper, mis à nu, un visage en offrande.

Pendant le temps, neuf mois, où se prenaient ces "photos amoureuses" (6), le corps d'Annie Ernaux "a été investi et photographié des quantités de fois sous toutes les coutures et par toutes les techniques existantes ( Mammographie, drill-biopsie du sein, échographie des seins, du foie, de la vésicule (...). J'en oublie sûrement)". L'expérience des "photos amoureuses", qu'elle prend plaisir à décrire et scruter, vient barrer l'invasion des clichés médicaux, qu'elle se refuse à voir.
Le livre ne raconte qu'une tentative, celle d'un dispositif amoureux de photos et de textes. Avec application, à force de désir et de patience, le fragile dispositif parviendra à écarter l'obsession de la mort : pouvoir de la photolittérature et des "organisations inconnues d'écriture." (7)
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(1) L'usage de la photo, folio, p. 41, la composition du couloir.
(2) L'usage de la photo, folio, p. 182, dans le miroir.
(3) L'usage de la photo, folio, p. 188, le paradoxe de la photo.
(4) L'usage de la photo, folio, p. 103, spectateurs accidentels.
(5) L'usage de la photo, folio, p. 76, les grandes vacances.
(6) L'expression "photo amoureuse" est prise au livre d'Hervé Guibert, L'image fantôme, Minuit, 1981
(7) L'usage de la photo, folio, p. 76, les grandes vacances.
10:07 Publié dans L'HABITUDE DES IMAGES, LA CONNAISSANCE DE L'IMPOSSIBLE, LE ROMANESQUE EST UN SENTIMENT PHOTOGRAPHIQUE, PHOTO AMOUREUSE, TECHNIQUES DE SURVIE A CONTRARIO | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : littérature, photo, photographie, photolittérature, journal sexuel










Ecrit par : Effervescence 23 | vendredi, 11 décembre 2009
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