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10/11/2009

La pensée, l'émotion (I)

C'est un texte important, écrit par Michel Foucault à propos des photographies de Duane Michals. Publié une première fois dans le catalogue de l'exposition Duane Michals au Musée d'art moderne de la ville de Paris (1), et plus récemment dans les Dits et écrits II, 1976-1988 (Quarto Gallimard, 2001).
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La pensée, l'émotion

Je sais qu'il ne convient pas de raconter une photographie. A n'en pas douter, c'est le signe qu'on est peu habile à en parler; car de deux choses l'une : elle ne raconte rien et le récit l'altère; ou, si elle raconte, elle n'a nul besoin de nous. Pourtant, les photos de Duane Michals me donnent l'indiscrète envie d'en faire le récit, comme on a envie maladroitement de raconter ce qui ne peut l'être : un plaisir, une rencontre qui n'a pas eu de lendemain, une angoisse déraisonnable dans une rue familière, la sensation d'une présence étrange à laquelle nul ne croit guère, et moins encore ceux à qui on la raconte.

Je ne suis pas capable de parler des photos de Duane Michals, de leurs procédés, de leur plastique. Elles m'attirent comme expériences. Expériences qui n'ont été faites que par lui ; mais qui, je ne sais trop comment, glissent vers moi - et, je pense, vers quiconque les regarde - , suscitant des plaisirs, des inquiétudes, des manières de voir, des sensations que j'ai déjà eues ou que je pressens devoir éprouver un jour, et dont je me demande toujours si elles sont de lui ou de moi, tout en sachant bien que je les dois à Duane Michals. « Je suis mon cadeau pour vous », dit-il.

Il rassure d'ailleurs et, en fixant à la photographie sa tâche et son impossibilité, il encourage ces croisements d'expérience : « Tout est matière à photographie, surtout les choses difficiles de notre vie : l'anxiété, les gros chagrins d'enfant, le désir, les cauchemars. Les choses qu'on ne peut pas voir sont les plus lourdes de sens. On ne peut pas les photographier, seulement les suggérer. » « Essayer de communiquer un sentiment vrai en termes qui soient miens. » J'aime ces formes de travail qui ne s'avancent pas comme une oeuvre, mais qui s'ouvrent parce qu'elles sont des expériences : Magritte, Bob Wilson, Au dessous du volcan, La Mort de Maria Malibran, et, bien sûr, H.G. (2).

« Les gens croient à la réalité des photographies mais pas à la réalité des peintures. Cela donne un avantage aux photographes. L'ennui, c'est que les photographes aussi croient à la réalité des photographies. »

Un jeune homme, Roy Headwell, est assis tout contre une table; lentement, il a penché la tête, il a fini par la poser. Il vient de s'endormir, sculpture tendre. Telle est la photographie. Un peu plus loin, sur cette même table, à mi-chemin des cheveux blonds du dormeur et de notre regard, des biscuits soigneusement modelés : des arêtes, des angles, plusieurs faces lumineuses, la pâte friable rayonne comme des cailloux : c'est là, en ces figures intensément réelles, que se concentre toute la partie peinte de la photographie. Allez savoir si ces « cookies » sont le message du rêveur, ou l'indubitable objet de notre perception.

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(1) Duane Michals, Photographies de 1958 à 1982, Paris, Musée d'Art moderne de la ville de Paris, 1982, pp. III-VII.
(2) Initiales du romancier Hervé Guibert. Ce dernier, alors critique photographique au Monde et photographe lui-même, admirateur de Duane Michals, demanda à M. Foucault de présenter cette rétrospective au musée d'Art moderne de la ville de Paris. Celui-ci accepta, bien qu'il n'eût lui-même guère de goût pour la photo narrative.

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