Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

23/11/2009

In Memory of the Late Mr. and Mrs. Comfort – A Fable by Richard Avedon

 

comfort20.jpg

Pour photographier la jeune fille et la mort

Si la figure du top-model aujourd'hui incarne l'impératif de la beauté publicitaire, il faut une certain sens de la provocation et du grotesque pour la mettre en scène face au personnage de la mort. En 1995, à l'âge de 70 ans, Richard Avedon utilisa les images de ce couple infernal pour tirer sa révérence au milieu de la mode qui l'avait adulé.

Les 22 tirages de la série In Memory of the Late Mr. and Mrs. Comfort – A Fable by Richard Avedon, conçus en 1995 pour le magazine The New Yorker sont en couleur, et c'est déjà un motif d'étonnement si l'on sait que l'oeuvre d'Avedon s'est faite en noir et blanc.

Les images de la série sont visibles ici, dans l'un des albums en zone de photolittérature.

Et nous recopions cet article de Christian Caujolle, paru dans Libération en 1995, à la publication des photos dans The New Yorker.

Avedon, son requiem pour la mode

comfort15.jpg

Ce sont des photos de mode, incontestablement. Avec mannequin, coiffeur, maquilleur, studio, assistants, mise en scène, éclairages et vêtements parfaitement lisibles des plus grands faiseurs européens, américains et japonais, de JP Gaultier à Yohji Yamamoto en passant par Versace, Miyake, Gigli, Helmut Lang ou Armani, entre autres. Mais ce sont des photos de mode comme on n'en avait jamais vu : des photos qui règlent leur compte à et avec la mode.

Sur vingt-six pages, en couleurs, et en repoussant en fin de numéro les traditionnelles mentions de marque, de casting et d'équipe, The New Yorker, cette bible du chic littéraire, fait évenement là où on ne l'attendait pas. En effet, la mode n'est pas son souci principal et il n'y a que deux ans  que The New Yorker, traditionnellement enrichi de travaux d'illustrateurs et peintres prestigieux ose la "vulgarité" de la photographie. Ce fût l'une des révolutions apportées par Tina Brown, ancienne responsable de Vanity Fair, lorsqu'elle prit les rênes de la vénérable institution. Elle le fit naturellement, avec le maximum de classe, en prenant sous contrat d'exclusivité - pour le rédactionnel - Richard Avedon qui, à 70 ans, était en train de préparer sa grande exposition pour le Whitney Museum et sa monumentale Autobiography (1). On avait déjà pu voir, il y a un an, un impressionnant portfolio consacré au clan Kennedy qui était pour le moins radical et critique. En page 130 du numéro du 6 novembre commence ce qu'on nous présente comme une "fable par Richard Avedon" et qui s'intitule : A la mémoire de feu Monsieur et Madame Comfort. Ce qui explique que le protagoniste principal de ce récit, associé à la top model Nadja Auermann, soit un squelette. On pourrait penser que le procédé est un peu lourd si l'ensemble, outre son époustouflant contrôle de la forme, ne déclinait pas un ensemble de points de vue très violents qui s'en prennent tout simplement au système de la mode. Pour éviter toute complaisance, le photographe introduit son propos par une double page dans laquelle est stylisée une séance de prise de vue, face à une ancienne chambre photographique en bois dans laquelle le photographe, assis et muni d'un déclencheur souple, n'est autre que la mort en costume rayé et chapeau mou. On pourra ainsi voir, entre autres saynètes édifiantes, la mort allumant la cigarette du modèle avec des billets de cent dollars, la mort pénétrant violemment le mannequin dans un coin de porte (fuck the fashion ?), la mode attrapée au filet par la mort, la mode posant en veuve extravagante dans un univers dévasté devant une cheminée surmontée d'un crucifix desserti, la mode se mirant dans un miroir brisé qui, de l'autre côté de l'image, révèle simplement la mort pour une allégorie du futile indépassable rattrapé par l'inévitable échéance, avant un étonnant final où la mort, doigt pointé devant elle, chasse la mode vers un univers de lianes vertes. Cet exercice de style, parfaitement littéraire et qui laisse place à une seule image - sublime - de la belle jeune femme balayant, vêtue d'une robe rouge de Yamamoto, les feuilles mortes du temps, apparaît comme un règlement de comptes.

Avedon est devenu célèbre au travers de son travail pour la mode, lorsque, sous la direction d'Alexey Brodovitch, il s'imposa à partir de 1945, comme le photographe fétiche de Harper's Bazaar pendant vingt ans avant de collaborer à Vogue, Look ou Life. En 1978, une rétrospective de trente ans de mode, accompagnée d'un album qui fait toujours référence, consacrait une carrière unique et installait l'image - partielle et passablement fausse si l'on prend la peine de regarder l'ensemble de l'oeuvre - d'un Avedon superstar, jet-set et photographe "de mode". Son Autobiography, qui mêlait de façon impressionnante tous les aspects de son travail et qui est définitivement marquée par une obsession de la mort (on songe entre autres à une double page dans laquelle son père sur son lit de mort et un mannequin posant en studio ont exactement le même rictus), annonçait aussi l'actuelle publication. Depuis dix ans, les photos de mode d'Avedon n'ont été que des travaux commerciaux, entre autres pour Versace, qui a signé avec lui un contrat d'exclusivité pour ses campagnes mondiales. En décidant, à 72 ans, de régler ses comptes avec le milieu qui l'a rendu célèbre, Richard Avedon ne provoque pas, ne triche pas, ne fait pas un "coup". Il balance simplement ce qu'il a sur le coeur, ce qu'il pense vraiment de la mode et nous dit qu'il ne veut plus être une fashion victim.

Christian CAUJOLLE

Devinette accessoire mais non gratuite : pourriez-vous citer, dans le monde, cinq titres de magazines capables de consacrer 26 pages à un tel travail ?

(1) Editions Schirmer-Mosel

Commentaires

Pourquoi a-t-il attendu d'avoir 72 ans pour cette soudaine prise de conscience publique ?

Écrit par : Le Gibi | 24/11/2009

Son côté Félicien Rops?

Écrit par : Tania | 24/11/2009

Je crois que ça s'appelle un bras d'honneur, non ?
Et chère Tania vous avez raison, la deuxième image n'est pas sans résonnances avec ce dessin assez célèbre de Félicien Rops. Je n'avais pas fait le rapprochement, mais maintenant que vous le dites : oui.

Écrit par : Taraf général, faction de nuit | 24/11/2009

Moi j'aime. Esthétiquement c'est trés beau et ça a le mérite d'être clair. Celle du miroir et la seconde que vous avez mise dans votre billet ont ma préférence.
J'en profite pour vous remercier pour le lien.

Écrit par : Frédérique M | 25/11/2009

Oui, je me souviens de cette série. Pour moi, arriver à ne pas se "planter" avec un tel sujet est la marque du talent. (D'autres ajouteront : et du budget. Mais pas moi...)

Écrit par : depluloin | 26/11/2009

C'est pathétique dans la démarche et totalement lamentable sur le plan éthique : Avedon, avec l'assentiment de ceux qui le nourrissaient, n'a fait qu'apporter un peu plus de saloperie dans une machine puante. La Machien montant en épingle son propre effondrement est encore un geste qui profite à la Machine ; elle recycle sa saloperie elle-même pour en tirer le maximum. D'ailleurs ce genre de photos est d'une hypocrisie totale. J'arrive même pas à comprendre comment on peut se pencher "sérieusement" sur ces photos sans se sentir encore plus méprisé qu'avec les "habituelles" photos de mode. mais bon... surface, surface...

Écrit par : mon chien aussi | 29/11/2009

En tant que capitaine, j'aime répondre aux chiens quand ils grognent, j'aime les mots saloperie et puant. Violemment. Machine puante est une métaphore lancée pour tuer l'industrie de la mode qui crève déjà de sa belle morte, et dans sa gueule ouverte va voir le chien, tous les crocs sont pourris, le même cancer de la machoire qui tua Sigmund bien avant la putain générale des dernières luxures juste avant le cgaos. Va voir mon chien l'os de la mort qui bande encore. Tu m'en diras des nouvelles.

Écrit par : Capitainerie du Taraf, Fraction Zelie Bordela | 29/11/2009

Capitaine, Avedon fait du recyclage. Faire la parodie de la merde qu'on a contribué à fabriquer pendant des années n'en fait pas de l'or pour autant. C'est l'autre face de la même médaille. Si son travail était aussi dérangeant que vous semblez le croire, personne ne l'aurait vu. De toute façon, il utilise les mêmes codes visuels qu'il a toujours utilisés, et j'irais presque à dire que ces photos "normales" sont bien plus morbides que ces clichés dignes d'un adolescent qui se donne des airs de rebelle. Du carton tout ça.
Quant à la comparaison avec Félicien Rops, elle enfonce définitivement les photos d'Avedon : ne serait-ce que parce que les circonstances historiques sont tout à fait différentes et que la petite rebellion d'Avedon était inoffensive. Il ne risquait rien. Félicien Rops a caché ses gravures "licencieuses".
Sinon, je suis sans doute pas à la hauteur car je ne parviens pas à piger ce que le cancer de Freud vient faire dans cette histoire.

Écrit par : mon chien aussi | 29/11/2009

Ah ouais...

Particulièrement moches ces fotos...

Et surtout totalement inutiles.

Écrit par : Vinosse | 11/12/2009

Les commentaires sont fermés.