Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

15/03/2010

Les images originelles d'Andrzej Maciejewski

Praga, Czech Republic, 2005 A.jpg
Andrzej Maciejewski - Worlds
- Prague, République Tchèque, 2005

C'est un travail qui retourne aux origines de la photographie, une démarche suffisamment obstinée au fil des années pour fasciner. Pour enseigner aux enfants, Andrzej Maciejewski a mis sur pieds des ateliers Camera Obscura, destinés aux collégiens et lycéens de l'Ontario où il réside, près de Kingston. Un bel exemple d'obsession mise en partage à destination des enfants, A. M. part des lois fondamentales de l'optique pour expliquer les principes et la pratique du sténopé. Originaire de Pologne, A.M. a étudié la photographie à Varsovie avant d'émigrer au Canada en 1985, où il a fondé le Studio Klotzek, puis l'atelier Camera Obscura.
Projected-Image-in-Camera-O.jpg

06/03/2010

La légende de Walter Benjamin

JochenGerzLife1974.jpg
Jochen Gerz "Life", 1974

Photo/texte : le dispositif a la vie dure, malgré l'obsolescence et la dépréciation annoncée de l'une et de l'autre. Il vieillit lui aussi, certes, mais il garde des ressources. On le voit tanguer, basculer vers l'une, revenir vers l'autre, choc et contre-choc, poids et contrepoids. Un temps, ce dispositif a paru solidement ancré par une puissante utopie théorique et politique, celle décrite par Walter Benjamin qui attribue à la légende de l'image le pouvoir (et le devoir) d'en stabiliser le sens. "La légende, a-t-il pu écrire, ne deviendra-t-elle pas l'élément le plus essentiel du cliché ?"

Régis Durand, Préface à Les témoins, Jochen Gerz, Printemps de Cahors, 1998

jgTasman1.jpg

 

Jochen Gerz - The Tasman woman

Installation

6 photographies et 1 texte
Chaque cadre : 40 x 50 cm
(installation aux dimensions variables)
Mervyn Horton Bequest Fund 1987

 

jgtasman2.jpg
jgtasman3.jpg
jgtasman4.jpg

 

 

24/02/2010

On peut rêver

private_moon1.jpg
Boris Bendikov & Leonid Tishkov, Private Moon, 2003-2005.

C'est une espèce de poème visuel, découvert dans l'un des livres empilés sur la table de cuisine d'Hélena. Il n'y avait qu'une image dans le livre, mais j'ai noté les noms des deux auteurs pour en chercher d'autres et j'ai bien fait. Le fait qu'ils soient russes tous les deux, qu'ils photographient un pays de neige comme s'il s'agissait du lieu d'un conte agissait comme une promesse et décuplait l'attente d'autres images.

"Private Moon" raconte l'histoire d'une passion, celle d'un homme qui rencontre la lune, lui offre du thé et des pommes puis décide de passer sa vie avec elle. Ensemble ils traversent le fleuve en bateau, jusqu'au pays des arbres où l'homme revêt les habits de son père mort.

"En passant les frontières des mondes par d'étroites passerelles, en se plongeant dans le rêve afin de protéger sa vie spirituelle, l'homme se transforme en créature mythologique qui vit dans le monde réel comme dans un conte de fées."

private_moon2.jpg
private_moon3.jpg

10/02/2010

CRY BABY !

 

cry.jpg

Janice Williamson est enseignante à l'université d'Alberta, au Canada et a publié plusieurs livres dont aucun, à ce jour, n'a encore été traduit en français. Plusieurs de ses livres utilisent le récit et la photographie, dont Crybaby !, édité en 1998 par NeWest, l'éditeur canadien d'Edmonton. Il s'agit d'un récit autobiographique où l'auteur raconte ses souvenirs d'inceste, en confrontant son travail de mémoire à certaines photos de famille prises par le père, durant la période de ces rapports sexuels qu'il imposait à sa fille. Huit photographies sont reproduites dans le livre, recto et verso car le père de Janice W. avait l'habitude d'y consigner, en plus de la date, quelques phrases liées au moment de la prise de vues.

Bien sûr, ce qui intéresse l'auteur dans ces images, c'est ce qu'elles ne peuvent montrer. En se référant à Marguerite Duras, elle prévient  que la seule possibilité sera de ne rien dire : "... to say nothing. But that can't be written down." J. Williamson utilise ici ces images pour démontrer qu'elles empêchent le souvenir, en formant une histoire attendue, une enfance conforme à ce qu'on peut se représenter d'une vie de famille dans les années 50 en Alberta. "These photographs are not about finding "the truth" of my childhood. They are childhood. A possible account." (1)Et plus loin : "this photograph is a visual signal of the unsayable." (2) "La photographie est le signe visible de l'indicible," et sert ici à amplifier le récit d'un traumatisme d'enfance qui n'est pas sans lien avec la stérilité dont souffre depuis J. Williamson. Dans un texte intitulé Le silence photographique, un geste provocateur (3), Nancy Pedri explique la démarche de J. Williamson comme la mise en évidence d'un silence photographique : "L'image photographique n'explique pas", écrit-elle. Bien au contraire, elle est "le lieu des illusions poétiques qui fonctionnent au-delà du compréhensible, au-delà du texte." (4)

La principale réponse de Janice Williamson à cet inceste et à cette stérilité sera d'adopter, un an après la parution de Crybaby !, une petite fille de 17 mois et née en Chine, dans le sud de la province de Guandong. Cette expérience donnera lieu à un autre récit autobiographique, où c'est d'une autre enfant dont il s'agira, comme une revanche accomplie, une maltraitance transformée en bonheur d'être mère à travers les frontières.
______________________________

(1) Janice Williamson, Crybaby!, Edmonton, NeWest, 1998, p.25/
(2) Janice Williamson, op. cit., p.29.
(3) Nancy Pedri, Le silence photographique, un geste provocateur, Littérature et Photographie, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008
(4) Nancy Pedri, op. cit., p. 397.

Bibliographie de Janice Williamson
Tell Tale Signs: fictions
- Turnstone Press, 1991
Sounding Differences: Conversations with Seventeen Canadian Women Writers
(UTP, 1993)
Up and Doing: Canadian Women and Peace (Women's Press, 1989
Dangerous Goods: Feminist Visual Art Practices
(Edmonton Art Gallery, 1990)
Hexagrams For My Chinese Daughter: A Mother's Journal (à paraître)

15/12/2009

Amoureux, amoureuses de si loin

320762775.jpg
( Je ne sais rien de cette image.
Elle vient d'Alma Soror, c'est tout ce qu'on sait.
Pas grand chose et aussi le Maroc comme décor )

TIERI :
Tu crois qu'on va mourir
A quoi ressemblent tes amoureux edith ?

ÉDITH :
Mes amoureux ressemblent à des frères d'ailleurs. Ils ont des longues jambes, des longs bras, des voix graves et des visages qu'on ne distingue pas très bien. Seuls leurs yeux brillent. Ils ne mangent pas, ils ne dorment pas, ils marchent sous la pluie. Ils ne lisent plus rien car ils ont appris tous les livres par coeur, comme dans Fahrenheit. Ils m'entourent, marchent autour de moi, armée d'amants qui me protègent du monde réel et des coups bas. Ils n'ont pas de maisons, mais des vaisseaux spatiaux. Ils surfent dans le ciel. Ils aiment mes écritures et mes danses. Ils ressemblent à des Peter Pan d'un autre monde, d'un autre temps, un temps qui vient lentement, lentement, ils ont un temps d'avance.

Ils sont géographes, astrophysiciens et chevaliers. Ils viennent de nulle part, ou plutôt, de si loin que l'on ne sait plus le nom de leur pays d'origine et ils savent parler aux poissons. Ils aiment les sonorités du monde, les bulles d'eau, les ballons que les enfants envoient dans le ciel après la fête. Ils me donnent leurs desserts.
Ils sont plus fidèles que la fidélité, plus aventureux que l'aventure. Je soupçonne certains d'entre eux d'être des femmes déguisées. Je m'en fiche.

Commentaires

Je vais relire Fahrenheit 451, roman de mon cher Bradbury dont je ne pensais pas qu'il fut de vos lectures. Je n'ai pas compris la première phrase, "tu crois qu'on va mourir".

Ecrit par : Effervescence 23 | vendredi, 11 décembre 2009

Répondre à ce commentaire

Une autre réponse, à une autre question, du même style, du même Tieri, ici: http://almasoror.hautetfort.com/archive/2008/11/06/repons...

J'aime Bradbury, j'ai une vieille cassette où on l'entend réciter d'une belle voix de vieillard ses chroniques martiennes. Je ne vous ai toujours pas démasqué Effervescence 23. Vous êtes effervescent, certes. Vous êtes 23, assurément. Mais qui êtes-vous ?

Ecrit par : Édith | vendredi, 11 décembre 2009

Répondre à ce commentaire

Ces amants sont dans le désert ?

Ecrit par : David nathanaël Steene | vendredi, 11 décembre 2009

Répondre à ce commentaire

C'est une photographie prise lors de l'indépendance du Maroc.

Ecrit par : Édith | vendredi, 11 décembre 2009

Répondre à ce commentaire

Une armée de Peter Pan comme amants, c'est très immâture. Sil y a en plus des femmes déguisés parmi eux, là il faut vraiment faire une psychanalyse.

Ecrit par : Philippe RMO | vendredi, 11 décembre 2009

Répondre à ce commentaire

L'immaturité est un droit qu'on refuse déjà aux enfants. Laissez au moins ce droit aux femmes, aux artistes & aux écoterroristes. Merci pour eux.
Et puis l'accent circonflexe sur IMMATURE n'était pas nécessaire.
Laissons l'orthographe aux Clercs de Notaire, svp rmo.

Ecrit par : Capitaine du Taraf anti-barbelés | mardi, 15 décembre 2009

Répondre à ce commentaire

D'avance merci RMO et j'aime aussi les duels, la castagne à toulouse et la baston quand c'est le SCALP qui l'organise.

Ecrit par : Capitaine du Taraf anti-barbelés | mardi, 15 décembre 2009

Répondre à ce commentaire

Oh putain RMO, laissez la psychanalyse aux maladies de l'âme.
Et je vous souhaite des amants magnifiques.
Sodomites ou pas peu importe si c'est du love, du romanesque, du sentiment qui bande.

Ecrit par : Taraf général, faction de nuit | mardi, 15 décembre 2009

Répondre à ce commentaire

Maururu Edith
Ces mots là, sont une promesse
Toute une armée de Peter Pan, au creux desquels jamais perdue
Un Mana qui en dit long...
Faitoito à Vous

P.S : Monsieur RMO, ..si vous vouliez, juste une fois, déplier..votre pantalon!

Ecrit par : Titaina en line | mardi, 15 décembre 2009

Répondre à ce commentaire

10/12/2009

La lettre & les photos de Marie

marieP.jpgMarie m'écrit et ses lettres me parlent. «Je pensais à Tanger en rentrant, à Mohamed, croisé là-bas, qui me racontait 22 fois les bateaux, les cales, 22 fois refoulé et cela lui était égal parce qu'il était sûr d'y arriver un jour. Je pensais au numéro que je lui ai laissé, au cas où, et puis jamais eu de nouvelles.


Et puis justement ce matin, une dépêche de rien du tout : « Le corps d'un jeune clandestin d'origine africaine a été découvert dans les quartiers nord de Marseille par un routier qui s'apprêtait à décharger sa cargaison en provenance du port de Tanger, a-t-on appris mercredi de source policière.»

J'avais les dents serrées de ceux qui sont en colère et ne savent rien faire.

« Dedans l'acier des coques les gars qu'on exporte sans vouloir le savoir»

Difficile de répondre à Marie. Est-ce qu'on peut se retrouver face à une image dont on ne comprend pas le poudroiement, ni même l'axe des perspectives ? Est-ce la trace de corps encore enfants, clandestins eux aussi ? La poudre du regard qu'on retient après l'enfance salopée à travers les frontières ?

La manière dont elle travaille la photographie, l'art fragile de la présence et de la disparition, la promesse des fulgurances tout à l'heure, si on sait juste attendre la venue des images.

Où est la photo du jeune clandestin ? Irez-vous Marie jusqu'à Marseille photographier le corps disparu ? Et connait-on seulement son prénom, son visage, son histoire à lui dans le foutoir des identités nationales ?

L'europe pue, on peut s'enfuir à Berlin ou ailleurs elle va continuer de puer d'autant plus, vers l'atlantique et la mediterranée. Elle va infecter jusqu'à leurs profondeurs. Putain on ne dira pas les noms des ordures, aux premières pages de ce débat qui sent déjà la mort dans les soutes et les cales. La france de l'identité nationale n'a pas d'autre visage que la laideur absolue de la france maintenant, l'horrible gueule des moisissures aux dents pourries, pourries dans la gueule de la haine, et pas assez de photographes pour les visages des enfants de schengen.

Ecoute Marie, Akhenaton a appris le rap à mon plus jeune fils. Dans ses chansons Terek le Tchétchène, 10 ans aujourd'hui, a appris les mots assedic et réfugié politik. Aujourd'hui Akhenaton le répète aux journaux : Dégoûté, il dit songer à quitter la France. Alors on fait quoi ? On inverse le vieux flux migratoire et on se barre d'ici photographier ailleurs ? La france pue et je peux plus la sentir. C'est ça que je voudrais répondre à Marie : Allez viens, on s'en va.

46631553_m.jpg

17/11/2009

La nuit, les livres, la connaissance de l'impossible qu'on avait à huit ans

1935456235.JPG

La nuit les livres reprennent ce pouvoir qu'ils perdent le jour aux yeux des adultes. La nuit la puissance leur revient, ils redeviennent un peu talismans entre les mains des enfants. A nouveau ils peuvent répandre - La rivière à l'envers - l'ancien appel des forêts primitives où va le lecteur pour se perdre. A nouveau l'amitié animale dans leurs yeux juste avant le sommeil - Chien bleu, Crin Blanc -

Je n'oublie pas ce petit garçon dont la maman nous a écrit : son fils avait deux ans, il glissait Litli soliquiétude sous son oreiller pour faire venir le bonhomme dans son rêve.

Dans La vie matérielle, Duras me parle à l'oreille de cette enfance presque nue face aux livres. Et morte elle a gardé cette voix éraillée de vieille femme prête à rire, elle veut me murmurer des horreurs qui font peur, des horreurs que j'essaie seulement d'écouter les yeux fermés, juste avant que le sommeil ne revienne : « C'est vrai, je confirme ce que je disais à Veinstein, il ne s'agit pas de souffrance mais de la confirmation d'un désespoir initial, d'enfance presque, on pourrait dire, juste, comme si tout à coup on retrouvait la connaissance de l'impossible qu'on avait à huit ans, devant les choses, les gens, devant la mer, la vie, devant la limitation de son propre corps, devant les arbres de la forêt auxquels on ne pouvait pas accéder sans risquer de se tuer, devant les départs sur les paquebots de ligne comme pour toujours, toujours, devant la mère qui pleure le père mort dans un chagrin que l'on sait enfantin et qui cependant peut nous l'enlever. » (Duras. Les forêts de Racine. La vie Matérielle, P.O.L., 1987)

La nuit c'est la force des livres, puisque après les avoir refermés près du lit ils reviennent. A travers veille et sommeil, ils envahissent le peu de mémoire qui restait, les yeux qu'on garde ouverts dans le noir, la rivière à l'envers dont les mots continuent.

T.

16/11/2009

Sans soleil

46368683.jpg

© Marie P. Courir les rues. Battre la campagne. Fendre les flots.

Aucune actualité autour de Sans soleil, le film de Chris Marker. Aucune hormis ces quelques phrases qu'on pouvait lire, voici deux ou trois jours, sur le site de Marie P. Ce sont les premières phrases du film qu'elle recopie, et elles préparent à un voyage dans les images : La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. II me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images - mais ça n’avait jamais marché. II m’écrivait : «... il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir.»

Plusieurs fois dans ma vie, j'ai rencontré des hommes ou des femmes pour qui ce film avait compté. Je suis allé le revoir avec Ana dans un cinéma de Madrid, quelques heures avant l'inhumation de son père. Elle tenait ma main dans la sienne, elle essuyait ses larmes avec mes doigts, et dans le noir elle écrivait des mots que prononçait la voix du film, les mots que les sous-titres avaient traduit en espagnol. Devant la tombe, elle a relu certaines des phrases du film, puis jeté le papier avec la terre, les fleurs, les sanglots.

Il m’écrivait que le secret japonais, cette poignance des choses qu’avait nommée Lévi-Strauss, supposait la faculté de communier avec les choses, d’entrer en elles, d’être elles par instant. Il était normal qu’à leur tour elles fussent comme nous - périssables et immortelles. Il m’écrivait: «L’animisme est une notion familière en Afrique, on l’applique plus rarement au Japon. Comment appeler alors cette croyance diffuse selon laquelle n’importe quel fragment de la création a son répondant invisible ? Quand on construit une usine ou un gratte-ciel on commence par apaiser le dieu propriétaire du terrain avec une cérémonie. Il y a une cérémonie pour les pinceaux, pour les bouliers, et même pour les épingles rouillées. Il y en a une, le 25 septembre, pour le repos de l’âme des poupées cassées. Les poupées sont accumulées dans le temple de Kiyomizu consacré à Kannon, la déesse de la compassion, notre Kwan-Yin, et on les brûle en public.

Jusqu'à relire hier le texte de Sans soleil que Marie P. m'envoyait, le mot poignance n'existait pas. Peut-être le connaissais-je, je n'en suis pas certain mais je ne m'en servais pas, trop éloigné des mots que d'habitude je vole à d'autres penseurs pour réfléchir aux images - Serge Gruzinski, Aby Warburg, Didi-Huberman ou encore Roland Barthes. Mais le mot poignance est un mot important, un mot dont je ne saurai plus me passer. En le lisant hier je découvrais un passage, et d'emblée je savais bien que je n'arriverais plus à réfléchir au pouvoir des photographie sans ce mot que Marie m'envoyait. Je ne sais pas comment lui dire merci, à elle dont je ne sais presque rien.

sansoleil.jpg

© Chris Marker - Photogramme extrait du film Sans soleil

01/11/2009

Une photo sur le mur

928453387.JPG

Avignon, septembre 2008 © Taraf Zelie Bordela

Dans la rue les mots qu'on écrit sur les murs n'ont pas d'avenir, messages éphémères à l'abandon face aux pluies. Bientôt, les fumées d'échappement les effaceront avec la rouille qui viendra les ronger. Personne n'aura l'idée de regretter les mots PENSER À TOI. Il arrive aussi que dans la rue des mots déjà anciens se fassent piéger par une image. Plus tard, la photo pourra être tirée sur papier par quelqu'un qui est prêt à payer pour emporter cette image. Un jour, quelqu'un l'accrochera au mur d'une chambre où dort une femme et parfois son enfant. La nuit dans le noir la photo refletera les lumières de la rue. Il ne faut pas avoir peur des reflets, ce sont des lumières sans intention qui frappent au hasard des brillances, éclats presque indolores à l'intérieur de l'insomnie. 1811428563.jpgPourtant, la nuit dernière les phares d'une mercedes inondaient de lumière jaune les flaques de pluie tout autour de l'immeuble. Dans les reflets que l'eau renvoyait vers le mur de la chambre, une petite goutte de lumière était tombée sur le visage au milieu des deux mains. Etrange reflet qui ne s'en allait plus. La femme ne dormait pas mais écoutait tout le sommeil de son enfant, les yeux rivés à ce visage sur le mur, dans le reflet qui continuait de trembler sous le vent. Son visage à elle, longtemps absent des portraits qu'elle essayait dans le miroir de faire d'elle, il lui fallait l'apprendre, le reconnaître. Et maintenant le sommeil s'en allait, le visage occupait ses pensées et quand les phares s'éteignirent avec le bruit du moteur, elle  bascula en travers de son lit pour allumer la petite lampe avec laquelle elle lit souvent le soir. Le visage était là, juste au dessus des mots PENSER À TOI, il n'avait pas disparu et elle voulait le garder, en faire une image protectrice pour apprendre à s'aimer.

T.

L'autre photo est de Madeline Roth.


06/10/2009

Je ne peux dire ce que je vois dans vos images Alexandra

adelap.png

Dans le fait de recevoir des photographies, la nuit quand on écrit et qu'on ouvre ses messages, il y a ce sentiment que c'est la même passion qu'on vient encore relancer, juste au moment du sommeil, jusqu'au moment de l'insomnie, jusqu'à demain la prochaine suffocation. Merci aux photographes qui m'envoient la nuit leurs images, qu'ils sachent ou pas ce que veut dire être affamé. Alexandra de Lapierre m'envoie tout à l'heure plusieurs photographies qui me ramènent à d'anciens textes que je lisais à Petersbourg, au mois de juin 1990. Des lettres de William  S. Burroughs à Allen Ginsberg, lues dans l'attente de mon premier enfant qui devait naître en juillet, relues comme si j'étais moi-même Allen Ginsberg, le 19 ème jour de cet été où la guerre froide se terminait quelque part entre Kiev et Berlin. Comme Sally Man, Alexandra photographie ses enfants et c'est d'amour que me parlent ses images. Amour-fascination sans limites, amour-tendresse-au-milieu-de-l'effroi et dans la prise aussi remonte ce sentiment animal qu'on aperçoit dans le regard des mères.

burroughsbyginsberg.jpg

Est-ce que je mélange tout ? Mais quand Allen Ginsberg photographie William Burroughs, il y a ce sentiment amoureux qui vient s'inscrire lui aussi dans l'image, à travers la lumière venue toucher les lèvres et le front, laissant dans l'ombre les deux yeux braqués sur l'objectif. Quand Alexandra de Lapierre photographie le regard fixe de son plus jeune enfant, il y a ce sentiment animal-amoureux dont l'image est pétrie. « Il n’y a pas d’accidents dans le monde de la magie. Et la volonté est un autre terme pour désigner l’énergie animée. »  Ce sont les mots de Burroughs, trouvés à l'intérieur de ses Essais qui viennent tout juste d'être traduits, et aussitôt recopiés à l'intérieur de mon carnet.

- Et c'est parce que ses mots me manquent que les photos de son visage sont nécessaires ici aussi.

ADELAP3.jpgJe ne peux pas résister. Je prends les images, je les affiche en plein écran et j'essaye de comprendre ce que me disent les yeux d'enfant que je regarde dans la pénombre, pendant qu'au dessus mes enfants dorment dans les étages. Ce qui me vient c'est l'archaïsme de la photographie, proche de ces mains négatives dont le contour se dessinait sur les parois de Pech-Merle. Je ne comprends pas tout mais le désir de se tenir silencieux et vivant face aux photos est aussi archaïque que la prise des images, projection d'une ombre et des lumières qui l'entaillent. Juste un peu de chair restituée, le grain de la peau regardée et dessous tout le sang dont on sait l'existence, à la surface seulement le tremblement. Le reste est encore hors de portée, entassé à l'intérieur d'un halo incompréhensible sans le poème de Hasuo :

Tout en larmes
Assis il raconte
Sa maman l'écoute

(traduction Maurice Coyaud)


burroughs_seul.jpg