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16/02/2010

Le voyage sentimental, encore

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« 6. Senchimentaru na tabi contient une image assez célèbre et à juste titre, représentant Yoko allongée dans une barque, image dont Araki, se souvenant, raconte : « Cette image évoque pour moi le passage de la rivière qui sépare la vie de la mort. Yoko et moi, nous venions de faire l'amour très fort - et c'est pourquoi elle est endormie ainsi dans le bateau. Nous étions descendus dans une vieille auberge japonaise de Yanagawa qui s'appelait O-hana. J'ai pris la photographie sans vraiment réfléchir mais regardez et vous verrez qu'elle représente le voyage vers la mort, vers l'autre monde. Regardez comment Yoko est couchée dans la position du fœtus. Elle s'est mise ainsi naturellement. C'est drôle, n'est-ce pas ?».

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Philippe Forest, Araki enfin - L'homme qui ne vécut que pour aimer. Gallimard, 2008, p.67.
Araki, Voyage sentimental, Museo Pecci Prato / Centre national de la Photographie, 2000.

14/02/2010

La passion de Léonid Tsypkin

baden-baden-1.jpgLéonid Tsypkin - Леонид Борисович Цыпкин - n'aimait pas le cinéma d'Andreï Tarkovski, mais il aimait passionnément Fiodor Mikhaïlovitch Dostoïevski - Фёдор Михайлович Достоевский - dont les écrits et l'existence lui servirent de nourriture pendant les 25 années qu'il passa  au milieu des cadavres, derrière les murs de l'Institut de poliomyélite et d'encéphalite virale de Moscou où il travaillait comme pathologiste.

Toute son existence, Léonid Tsypkin lut Dostoïevski et visita les lieux où vécut l'écrivain, armé d'un appareil photographique et d'un carnet où s'élabora, au fil des années, le récit d'Un été à Baden-Baden (1). Deux photos surplombaient sa table de travail, deux portraits de Marina Tsvetaïeva et de Boris Pasternak et la photographie, dans l'esprit de Leonid Tsypkin, représentait sûrement un moyen d'approcher le mystère de la création littéraire.

L'escalier menant jusqu'à la chambres où vécut Raskolnikov.
Ces marches n'existent plus depuis que le bâtiment a été rénové.

La première édition d'Un été à Baden-Baden a eu lieu en mars 1982, dans Novaya Gazeta, l'hebdomadaire New Yorkais de l'émigration russe.

Plusieurs éditions se succéderont, aux Etats-Unis comme en France, mais c'est en Angleterre que paraîtra la première édition intégrant les photographies de l'auteur. Ces photos modifient profondément la nature du récit, transformant le roman en autofiction hybride, épopée hallucinatoire sur les traces de Dostoïevski, errance jusqu'à ce lieu ultime où le romancier aura trouvé la mort.

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Léonid Tsypkin possédait un appareil photo depuis le début des années 1950, nous explique Susan Sontag dans son article Aimer Dostoïevski (2). Au cours des années 1970, "il avait consulté des archives, photographié les lieux associés à la vie de Dostoïevski, mais aussi ceux que fréquentent ses personnages aux saisons et aux heures mentionnées dans les romans."(3)

"Du lundi au vendredi, raconte son fils, mon père partait au travail à 7h45 précises. Il rentrait à 18 heures, dînait, faisait une petite sieste, puis se mettait à son bureau pour écrire, mais c’était pour lui un exercice difficile, pénible. Chaque mot était une souffrance, il retravaillait sans cesse ses manuscrits."

 

Rue Gorokhavaya, un décor souvent emprunté dans les romans de Dostoïevski

Bien sûr, le travail romanesque de W.G. Sebald trouve ici une résonnance. Les lieux y jouent un rôle aussi déterminant que dans l'écriture de Léonid Tsypkin, à la manière d'une scène dressée dans l'espoir qu'y reviennent des fantômes. Mais si Léonid Tsypkin n'a pu avoir accès aux livres de W.G. Sebald, on peut imaginer qu'il a parcouru l'édition russe de Nadja, où sont reproduites les photographies de ces lieux dans Paris qui servent de décor à la fascination d'André Breton pour Nadja.

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(1) Léonid Tsypkin, Un été à Baden-Baden, Paris, Christian Bourgois, 2003.
(2) Susan sontag, Aimer Dostoïevski, Garder le sens mais altérer la forme, Paris, Christian Bourgois, 2008.
(3) Susan Sontag, op. cit., p. 49.

13/02/2010

Fabrique de photolittérature

h4b006.jpg" Rigor of beauty is the quest. But how will you find beauty when it is locked in the mind past all remonstrance ?" (1)
C'est l'incipit du Paterson de William Carlos Williams. Qu'Yves di Manno a retraduit en français pour José Corti, 25 ans après sa première traduction réalisée pour Flammarion. Et dans la langue de Lautréamont c'est autre chose, une langue moins directe et chargée par l'écho d'autres chants :
"Nous voulons atteindre à la rigueur de la beauté. Mais comment retrouver la beauté alors que c'est l'esprit qui l'emprisonne, sans qu'elle puisse protester ?"
(2)

Dans son autobiographie, William Carlos Williams écrivait : "Même si le meilleur service que le poète rend au monde est de révéler une présence secrète et sacrée, les gens ne savent pas de quoi il parle. (...) C'est pour cette raison que je me suis mis à écrire Paterson : en réalité, l'homme est une ville et pour le poète, il n'est d'idées que dans les choses. (3)
W.C.Williams parlait de fabriquer un poème, au sens où un artisan fabrique un objet qu'il cherche à améliorer. Au sens où Jean-Luc Godard fabrique ses Histoires du cinéma, en bricolant textes & images, avec l'amplification dramatique que procure la bande-son.

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Imaginons un lieu de fabrication. Un lieu pour produire de la photo-littérature, une maison avec à l'intérieur des chambres et plusieurs ateliers. Quelques personnes y travaillent, attentives les unes aux autres, peut-être amoureuses. La photolittérature serait une création collective, à la manière dont se produisent depuis toujours les films de cinéma. Il y faut une équipe réduite et du temps, plusieurs années à explorer, approcher, accoupler textes et images pour atteindre à la rigueur de la beauté.  Et si c'est l'esprit qui l'emprisonne, il faudra inventer une technique, une manière aussi de travailler sans écarter l'instinct. Ce serait une maison d'édition pour la photolittérature, à mettre d'urgence en orbite.

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(1) William Carlos Williams, Paterson. Edts New Directions Paperbook, 1946.
(2) William Carlos Williams, Paterson. Traduction Yves di Manno. José Corti, 2005.
(3) William Carlos Williams, Autobiographie, p. 442. Gallimard, 1973.
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Images extraites de Histoires du cinéma, Jean-Luc Godard, 1999.


10/02/2010

CRY BABY !

 

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Janice Williamson est enseignante à l'université d'Alberta, au Canada et a publié plusieurs livres dont aucun, à ce jour, n'a encore été traduit en français. Plusieurs de ses livres utilisent le récit et la photographie, dont Crybaby !, édité en 1998 par NeWest, l'éditeur canadien d'Edmonton. Il s'agit d'un récit autobiographique où l'auteur raconte ses souvenirs d'inceste, en confrontant son travail de mémoire à certaines photos de famille prises par le père, durant la période de ces rapports sexuels qu'il imposait à sa fille. Huit photographies sont reproduites dans le livre, recto et verso car le père de Janice W. avait l'habitude d'y consigner, en plus de la date, quelques phrases liées au moment de la prise de vues.

Bien sûr, ce qui intéresse l'auteur dans ces images, c'est ce qu'elles ne peuvent montrer. En se référant à Marguerite Duras, elle prévient  que la seule possibilité sera de ne rien dire : "... to say nothing. But that can't be written down." J. Williamson utilise ici ces images pour démontrer qu'elles empêchent le souvenir, en formant une histoire attendue, une enfance conforme à ce qu'on peut se représenter d'une vie de famille dans les années 50 en Alberta. "These photographs are not about finding "the truth" of my childhood. They are childhood. A possible account." (1)Et plus loin : "this photograph is a visual signal of the unsayable." (2) "La photographie est le signe visible de l'indicible," et sert ici à amplifier le récit d'un traumatisme d'enfance qui n'est pas sans lien avec la stérilité dont souffre depuis J. Williamson. Dans un texte intitulé Le silence photographique, un geste provocateur (3), Nancy Pedri explique la démarche de J. Williamson comme la mise en évidence d'un silence photographique : "L'image photographique n'explique pas", écrit-elle. Bien au contraire, elle est "le lieu des illusions poétiques qui fonctionnent au-delà du compréhensible, au-delà du texte." (4)

La principale réponse de Janice Williamson à cet inceste et à cette stérilité sera d'adopter, un an après la parution de Crybaby !, une petite fille de 17 mois et née en Chine, dans le sud de la province de Guandong. Cette expérience donnera lieu à un autre récit autobiographique, où c'est d'une autre enfant dont il s'agira, comme une revanche accomplie, une maltraitance transformée en bonheur d'être mère à travers les frontières.
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(1) Janice Williamson, Crybaby!, Edmonton, NeWest, 1998, p.25/
(2) Janice Williamson, op. cit., p.29.
(3) Nancy Pedri, Le silence photographique, un geste provocateur, Littérature et Photographie, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008
(4) Nancy Pedri, op. cit., p. 397.

Bibliographie de Janice Williamson
Tell Tale Signs: fictions
- Turnstone Press, 1991
Sounding Differences: Conversations with Seventeen Canadian Women Writers
(UTP, 1993)
Up and Doing: Canadian Women and Peace (Women's Press, 1989
Dangerous Goods: Feminist Visual Art Practices
(Edmonton Art Gallery, 1990)
Hexagrams For My Chinese Daughter: A Mother's Journal (à paraître)

15/12/2009

Amoureux, amoureuses de si loin

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( Je ne sais rien de cette image.
Elle vient d'Alma Soror, c'est tout ce qu'on sait.
Pas grand chose et aussi le Maroc comme décor )

TIERI :
Tu crois qu'on va mourir
A quoi ressemblent tes amoureux edith ?

ÉDITH :
Mes amoureux ressemblent à des frères d'ailleurs. Ils ont des longues jambes, des longs bras, des voix graves et des visages qu'on ne distingue pas très bien. Seuls leurs yeux brillent. Ils ne mangent pas, ils ne dorment pas, ils marchent sous la pluie. Ils ne lisent plus rien car ils ont appris tous les livres par coeur, comme dans Fahrenheit. Ils m'entourent, marchent autour de moi, armée d'amants qui me protègent du monde réel et des coups bas. Ils n'ont pas de maisons, mais des vaisseaux spatiaux. Ils surfent dans le ciel. Ils aiment mes écritures et mes danses. Ils ressemblent à des Peter Pan d'un autre monde, d'un autre temps, un temps qui vient lentement, lentement, ils ont un temps d'avance.

Ils sont géographes, astrophysiciens et chevaliers. Ils viennent de nulle part, ou plutôt, de si loin que l'on ne sait plus le nom de leur pays d'origine et ils savent parler aux poissons. Ils aiment les sonorités du monde, les bulles d'eau, les ballons que les enfants envoient dans le ciel après la fête. Ils me donnent leurs desserts.
Ils sont plus fidèles que la fidélité, plus aventureux que l'aventure. Je soupçonne certains d'entre eux d'être des femmes déguisées. Je m'en fiche.

Commentaires

Je vais relire Fahrenheit 451, roman de mon cher Bradbury dont je ne pensais pas qu'il fut de vos lectures. Je n'ai pas compris la première phrase, "tu crois qu'on va mourir".

Ecrit par : Effervescence 23 | vendredi, 11 décembre 2009

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Une autre réponse, à une autre question, du même style, du même Tieri, ici: http://almasoror.hautetfort.com/archive/2008/11/06/repons...

J'aime Bradbury, j'ai une vieille cassette où on l'entend réciter d'une belle voix de vieillard ses chroniques martiennes. Je ne vous ai toujours pas démasqué Effervescence 23. Vous êtes effervescent, certes. Vous êtes 23, assurément. Mais qui êtes-vous ?

Ecrit par : Édith | vendredi, 11 décembre 2009

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Ces amants sont dans le désert ?

Ecrit par : David nathanaël Steene | vendredi, 11 décembre 2009

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C'est une photographie prise lors de l'indépendance du Maroc.

Ecrit par : Édith | vendredi, 11 décembre 2009

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Une armée de Peter Pan comme amants, c'est très immâture. Sil y a en plus des femmes déguisés parmi eux, là il faut vraiment faire une psychanalyse.

Ecrit par : Philippe RMO | vendredi, 11 décembre 2009

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L'immaturité est un droit qu'on refuse déjà aux enfants. Laissez au moins ce droit aux femmes, aux artistes & aux écoterroristes. Merci pour eux.
Et puis l'accent circonflexe sur IMMATURE n'était pas nécessaire.
Laissons l'orthographe aux Clercs de Notaire, svp rmo.

Ecrit par : Capitaine du Taraf anti-barbelés | mardi, 15 décembre 2009

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D'avance merci RMO et j'aime aussi les duels, la castagne à toulouse et la baston quand c'est le SCALP qui l'organise.

Ecrit par : Capitaine du Taraf anti-barbelés | mardi, 15 décembre 2009

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Oh putain RMO, laissez la psychanalyse aux maladies de l'âme.
Et je vous souhaite des amants magnifiques.
Sodomites ou pas peu importe si c'est du love, du romanesque, du sentiment qui bande.

Ecrit par : Taraf général, faction de nuit | mardi, 15 décembre 2009

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Maururu Edith
Ces mots là, sont une promesse
Toute une armée de Peter Pan, au creux desquels jamais perdue
Un Mana qui en dit long...
Faitoito à Vous

P.S : Monsieur RMO, ..si vous vouliez, juste une fois, déplier..votre pantalon!

Ecrit par : Titaina en line | mardi, 15 décembre 2009

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10/12/2009

La lettre & les photos de Marie

marieP.jpgMarie m'écrit et ses lettres me parlent. «Je pensais à Tanger en rentrant, à Mohamed, croisé là-bas, qui me racontait 22 fois les bateaux, les cales, 22 fois refoulé et cela lui était égal parce qu'il était sûr d'y arriver un jour. Je pensais au numéro que je lui ai laissé, au cas où, et puis jamais eu de nouvelles.


Et puis justement ce matin, une dépêche de rien du tout : « Le corps d'un jeune clandestin d'origine africaine a été découvert dans les quartiers nord de Marseille par un routier qui s'apprêtait à décharger sa cargaison en provenance du port de Tanger, a-t-on appris mercredi de source policière.»

J'avais les dents serrées de ceux qui sont en colère et ne savent rien faire.

« Dedans l'acier des coques les gars qu'on exporte sans vouloir le savoir»

Difficile de répondre à Marie. Est-ce qu'on peut se retrouver face à une image dont on ne comprend pas le poudroiement, ni même l'axe des perspectives ? Est-ce la trace de corps encore enfants, clandestins eux aussi ? La poudre du regard qu'on retient après l'enfance salopée à travers les frontières ?

La manière dont elle travaille la photographie, l'art fragile de la présence et de la disparition, la promesse des fulgurances tout à l'heure, si on sait juste attendre la venue des images.

Où est la photo du jeune clandestin ? Irez-vous Marie jusqu'à Marseille photographier le corps disparu ? Et connait-on seulement son prénom, son visage, son histoire à lui dans le foutoir des identités nationales ?

L'europe pue, on peut s'enfuir à Berlin ou ailleurs elle va continuer de puer d'autant plus, vers l'atlantique et la mediterranée. Elle va infecter jusqu'à leurs profondeurs. Putain on ne dira pas les noms des ordures, aux premières pages de ce débat qui sent déjà la mort dans les soutes et les cales. La france de l'identité nationale n'a pas d'autre visage que la laideur absolue de la france maintenant, l'horrible gueule des moisissures aux dents pourries, pourries dans la gueule de la haine, et pas assez de photographes pour les visages des enfants de schengen.

Ecoute Marie, Akhenaton a appris le rap à mon plus jeune fils. Dans ses chansons Terek le Tchétchène, 10 ans aujourd'hui, a appris les mots assedic et réfugié politik. Aujourd'hui Akhenaton le répète aux journaux : Dégoûté, il dit songer à quitter la France. Alors on fait quoi ? On inverse le vieux flux migratoire et on se barre d'ici photographier ailleurs ? La france pue et je peux plus la sentir. C'est ça que je voudrais répondre à Marie : Allez viens, on s'en va.

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23/11/2009

In Memory of the Late Mr. and Mrs. Comfort – A Fable by Richard Avedon

 

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Pour photographier la jeune fille et la mort

Si la figure du top-model aujourd'hui incarne l'impératif de la beauté publicitaire, il faut une certain sens de la provocation et du grotesque pour la mettre en scène face au personnage de la mort. En 1995, à l'âge de 70 ans, Richard Avedon utilisa les images de ce couple infernal pour tirer sa révérence au milieu de la mode qui l'avait adulé.

Les 22 tirages de la série In Memory of the Late Mr. and Mrs. Comfort – A Fable by Richard Avedon, conçus en 1995 pour le magazine The New Yorker sont en couleur, et c'est déjà un motif d'étonnement si l'on sait que l'oeuvre d'Avedon s'est faite en noir et blanc.

Les images de la série sont visibles ici, dans l'un des albums en zone de photolittérature.

Et nous recopions cet article de Christian Caujolle, paru dans Libération en 1995, à la publication des photos dans The New Yorker.

Avedon, son requiem pour la mode

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Ce sont des photos de mode, incontestablement. Avec mannequin, coiffeur, maquilleur, studio, assistants, mise en scène, éclairages et vêtements parfaitement lisibles des plus grands faiseurs européens, américains et japonais, de JP Gaultier à Yohji Yamamoto en passant par Versace, Miyake, Gigli, Helmut Lang ou Armani, entre autres. Mais ce sont des photos de mode comme on n'en avait jamais vu : des photos qui règlent leur compte à et avec la mode.

Sur vingt-six pages, en couleurs, et en repoussant en fin de numéro les traditionnelles mentions de marque, de casting et d'équipe, The New Yorker, cette bible du chic littéraire, fait évenement là où on ne l'attendait pas. En effet, la mode n'est pas son souci principal et il n'y a que deux ans  que The New Yorker, traditionnellement enrichi de travaux d'illustrateurs et peintres prestigieux ose la "vulgarité" de la photographie. Ce fût l'une des révolutions apportées par Tina Brown, ancienne responsable de Vanity Fair, lorsqu'elle prit les rênes de la vénérable institution. Elle le fit naturellement, avec le maximum de classe, en prenant sous contrat d'exclusivité - pour le rédactionnel - Richard Avedon qui, à 70 ans, était en train de préparer sa grande exposition pour le Whitney Museum et sa monumentale Autobiography (1). On avait déjà pu voir, il y a un an, un impressionnant portfolio consacré au clan Kennedy qui était pour le moins radical et critique. En page 130 du numéro du 6 novembre commence ce qu'on nous présente comme une "fable par Richard Avedon" et qui s'intitule : A la mémoire de feu Monsieur et Madame Comfort. Ce qui explique que le protagoniste principal de ce récit, associé à la top model Nadja Auermann, soit un squelette. On pourrait penser que le procédé est un peu lourd si l'ensemble, outre son époustouflant contrôle de la forme, ne déclinait pas un ensemble de points de vue très violents qui s'en prennent tout simplement au système de la mode. Pour éviter toute complaisance, le photographe introduit son propos par une double page dans laquelle est stylisée une séance de prise de vue, face à une ancienne chambre photographique en bois dans laquelle le photographe, assis et muni d'un déclencheur souple, n'est autre que la mort en costume rayé et chapeau mou. On pourra ainsi voir, entre autres saynètes édifiantes, la mort allumant la cigarette du modèle avec des billets de cent dollars, la mort pénétrant violemment le mannequin dans un coin de porte (fuck the fashion ?), la mode attrapée au filet par la mort, la mode posant en veuve extravagante dans un univers dévasté devant une cheminée surmontée d'un crucifix desserti, la mode se mirant dans un miroir brisé qui, de l'autre côté de l'image, révèle simplement la mort pour une allégorie du futile indépassable rattrapé par l'inévitable échéance, avant un étonnant final où la mort, doigt pointé devant elle, chasse la mode vers un univers de lianes vertes. Cet exercice de style, parfaitement littéraire et qui laisse place à une seule image - sublime - de la belle jeune femme balayant, vêtue d'une robe rouge de Yamamoto, les feuilles mortes du temps, apparaît comme un règlement de comptes.

Avedon est devenu célèbre au travers de son travail pour la mode, lorsque, sous la direction d'Alexey Brodovitch, il s'imposa à partir de 1945, comme le photographe fétiche de Harper's Bazaar pendant vingt ans avant de collaborer à Vogue, Look ou Life. En 1978, une rétrospective de trente ans de mode, accompagnée d'un album qui fait toujours référence, consacrait une carrière unique et installait l'image - partielle et passablement fausse si l'on prend la peine de regarder l'ensemble de l'oeuvre - d'un Avedon superstar, jet-set et photographe "de mode". Son Autobiography, qui mêlait de façon impressionnante tous les aspects de son travail et qui est définitivement marquée par une obsession de la mort (on songe entre autres à une double page dans laquelle son père sur son lit de mort et un mannequin posant en studio ont exactement le même rictus), annonçait aussi l'actuelle publication. Depuis dix ans, les photos de mode d'Avedon n'ont été que des travaux commerciaux, entre autres pour Versace, qui a signé avec lui un contrat d'exclusivité pour ses campagnes mondiales. En décidant, à 72 ans, de régler ses comptes avec le milieu qui l'a rendu célèbre, Richard Avedon ne provoque pas, ne triche pas, ne fait pas un "coup". Il balance simplement ce qu'il a sur le coeur, ce qu'il pense vraiment de la mode et nous dit qu'il ne veut plus être une fashion victim.

Christian CAUJOLLE

Devinette accessoire mais non gratuite : pourriez-vous citer, dans le monde, cinq titres de magazines capables de consacrer 26 pages à un tel travail ?

(1) Editions Schirmer-Mosel

19/11/2009

Supermother ma maman

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EzbietaJablonskaSuperMother2.jpgDans la série photographique « Home-Games » d'Elzbieta Jablonska, le Superman devient une Supermother, pour qui les actes héroïques quotidiens consistent à être une femme au foyer, à élever des enfants, avoir un travail, être une mère, une épouse, une gouvernante, une maîtresse, une amie, une employée et une femme séduisante, tout ça en même temps. et tous les jours. Ces nombreux rôles assignés aux femmes modernes sont souvent contradictoires et exigent des capacités surhumaines d’exécution simultanée, frôlant le miracle si on y pense. Bien que ce soit les Supermothers plutôt que les Supermen qui fassent tourner le monde, leurs efforts sont à peine détectés. Leurs actes, n’étant pas du tout spectaculaires ni mémorables, sont en plus effectués à la maison, dans la vie tout à fait quotidienne, quasi invisibles aux yeux des hommes qui n'en parleront pas. Et ce travail me touche, parce que derrière la mascarade il y a une vérité sexuelle que l'art ne dit pas d'habitude, pas souvent, pas avec cette intelligence. Cette vérité nos enfants la connaissent. Leurs mères sont des femmes magnifiques, des femmes qui courent  la nuit avec les loups pour éviter de dépérir, mais qui le jour exécutent mille basses besognes en essayant de tenir la longueur.

« Supermother attire les enfants parce que c'est une vision inspirée par mon fils,» explique Elzbieta J. Une maman met en scène le regard que son enfant peut porter sur elle, et ça donne des images qu'on ne voit pas ailleurs, conçues dans la complicité d'un enfant et de sa maman à lui qui est aussi artiste, trafiquante en images, révélatrice en zones d'ombres.

Elżbieta Jabłońska encore : « Ordinary everyday affairs are usually a very compelling area of work. I have a private but rather popular theory that the very decision to get up in the morning is a heroic deed. I'm fascinated by cycles, the repeatability of everyday actions, and apparent boredom that we must humbly accept. »


18/11/2009

Pure propagande

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Ecoutez : le Taraf Zélie Bordela est là pour diffuser des messages en direct. De la photolittérature intime et amoureuse, pour raconter les sentiments qui se mélangent à la pensée. Messages divergents, propagande intempestive - et dans cette violence inévitable qu'entraine ce qui surgit d'imprévu.

La photolittérature est peut-être une émeute, en tout cas un désordre dans le règne absolu des images. Le corps y jette une langue secrète et éruptive, plus expéditive que la poésie en direct, plus littérale aussi avec les yeux pour avancer. Pure propagande amoureuse.

Peut-être qu'en s'épanchant sous nos yeux, la littérature n'attendait que de s'accoupler une dernière fois. La photo pourrait lui servir de putain, vite fait bien fait la nuit dans les rues. Pure propagande, presque sexuelle maintenant

17/11/2009

La nuit, les livres, la connaissance de l'impossible qu'on avait à huit ans

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La nuit les livres reprennent ce pouvoir qu'ils perdent le jour aux yeux des adultes. La nuit la puissance leur revient, ils redeviennent un peu talismans entre les mains des enfants. A nouveau ils peuvent répandre - La rivière à l'envers - l'ancien appel des forêts primitives où va le lecteur pour se perdre. A nouveau l'amitié animale dans leurs yeux juste avant le sommeil - Chien bleu, Crin Blanc -

Je n'oublie pas ce petit garçon dont la maman nous a écrit : son fils avait deux ans, il glissait Litli soliquiétude sous son oreiller pour faire venir le bonhomme dans son rêve.

Dans La vie matérielle, Duras me parle à l'oreille de cette enfance presque nue face aux livres. Et morte elle a gardé cette voix éraillée de vieille femme prête à rire, elle veut me murmurer des horreurs qui font peur, des horreurs que j'essaie seulement d'écouter les yeux fermés, juste avant que le sommeil ne revienne : « C'est vrai, je confirme ce que je disais à Veinstein, il ne s'agit pas de souffrance mais de la confirmation d'un désespoir initial, d'enfance presque, on pourrait dire, juste, comme si tout à coup on retrouvait la connaissance de l'impossible qu'on avait à huit ans, devant les choses, les gens, devant la mer, la vie, devant la limitation de son propre corps, devant les arbres de la forêt auxquels on ne pouvait pas accéder sans risquer de se tuer, devant les départs sur les paquebots de ligne comme pour toujours, toujours, devant la mère qui pleure le père mort dans un chagrin que l'on sait enfantin et qui cependant peut nous l'enlever. » (Duras. Les forêts de Racine. La vie Matérielle, P.O.L., 1987)

La nuit c'est la force des livres, puisque après les avoir refermés près du lit ils reviennent. A travers veille et sommeil, ils envahissent le peu de mémoire qui restait, les yeux qu'on garde ouverts dans le noir, la rivière à l'envers dont les mots continuent.

T.

16/11/2009

Sans soleil

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© Marie P. Courir les rues. Battre la campagne. Fendre les flots.

Aucune actualité autour de Sans soleil, le film de Chris Marker. Aucune hormis ces quelques phrases qu'on pouvait lire, voici deux ou trois jours, sur le site de Marie P. Ce sont les premières phrases du film qu'elle recopie, et elles préparent à un voyage dans les images : La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. II me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images - mais ça n’avait jamais marché. II m’écrivait : «... il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir.»

Plusieurs fois dans ma vie, j'ai rencontré des hommes ou des femmes pour qui ce film avait compté. Je suis allé le revoir avec Ana dans un cinéma de Madrid, quelques heures avant l'inhumation de son père. Elle tenait ma main dans la sienne, elle essuyait ses larmes avec mes doigts, et dans le noir elle écrivait des mots que prononçait la voix du film, les mots que les sous-titres avaient traduit en espagnol. Devant la tombe, elle a relu certaines des phrases du film, puis jeté le papier avec la terre, les fleurs, les sanglots.

Il m’écrivait que le secret japonais, cette poignance des choses qu’avait nommée Lévi-Strauss, supposait la faculté de communier avec les choses, d’entrer en elles, d’être elles par instant. Il était normal qu’à leur tour elles fussent comme nous - périssables et immortelles. Il m’écrivait: «L’animisme est une notion familière en Afrique, on l’applique plus rarement au Japon. Comment appeler alors cette croyance diffuse selon laquelle n’importe quel fragment de la création a son répondant invisible ? Quand on construit une usine ou un gratte-ciel on commence par apaiser le dieu propriétaire du terrain avec une cérémonie. Il y a une cérémonie pour les pinceaux, pour les bouliers, et même pour les épingles rouillées. Il y en a une, le 25 septembre, pour le repos de l’âme des poupées cassées. Les poupées sont accumulées dans le temple de Kiyomizu consacré à Kannon, la déesse de la compassion, notre Kwan-Yin, et on les brûle en public.

Jusqu'à relire hier le texte de Sans soleil que Marie P. m'envoyait, le mot poignance n'existait pas. Peut-être le connaissais-je, je n'en suis pas certain mais je ne m'en servais pas, trop éloigné des mots que d'habitude je vole à d'autres penseurs pour réfléchir aux images - Serge Gruzinski, Aby Warburg, Didi-Huberman ou encore Roland Barthes. Mais le mot poignance est un mot important, un mot dont je ne saurai plus me passer. En le lisant hier je découvrais un passage, et d'emblée je savais bien que je n'arriverais plus à réfléchir au pouvoir des photographie sans ce mot que Marie m'envoyait. Je ne sais pas comment lui dire merci, à elle dont je ne sais presque rien.

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© Chris Marker - Photogramme extrait du film Sans soleil

13/11/2009

Dans le trafic des images avortées

388335848.JPGC'est une profession sinistrée, moribonde on le dit. Et pourtant leurs images regardez, je crois qu'elles deviennent des mondes à elles seules. Les photographies qu'ils envoient de Bolivie ou d'Ossétie ont la complexité brutale d'un monde encore mal vu et qui se tord sous leurs yeux, un monde en torche, incapable encore d'approcher nos regards qui ne savent plus scruter dans l'image, paresse occulaire ou mentale ?

Les photo-reporters - de moins en moins payés, de plus en plus marginaux mais debout face au flux permanent des images vidéo - mènent ce travail désespéré d'explorer le regard, d'aller voir ce qu'aucun oeil n'avait pu voir encore avant eux. Leurs images pourtant sont de moins en moins vues, de plus en plus paradoxales.

Sous-financées, écartées des sommaires de la presse à qui elles étaient destinées, ces images d'arpenteurs isolés deviennent peu à peu une littérature inédite, visuelle et invisible encore, difficile à repérer tant qu'elle se cherche d'autres lieux pour se montrer. Pourtant ce sont des livres, livres d'images qui prennent en charge le récit des existences, des narrats écrirait Volodine-le-voyeur : constructions d'auteurs prenant en charge la matériologie d'un monde aveuglé face aux écrans. Tant mieux peut-être si ces images se fabriquent encore en secret. Il faut apprendre à les lire,  commencer par repérer où les débusquer dans le nouveau chaos des images, interroger la syntaxe qu'elles inventent et forcer leurs figures tout en sachant qu'aujourd'hui - début du siècle 21 - les photographes d'une presse à l'agonie apprendront donc l'errance, la dérive psychogéographique telle que l'inventèrent les situationnistes à Turin et Paris, il y a 40 ans maintenant. Nouvelle république photographique qui réinvente aujourd'hui, sous nos yeux incapables de voir, une littérature qui veut encore explorer, questionner, révéler à ceux qui rêvent sans savoir regarder.

Mort sur le front des images © Taraf Zelie Bordela