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11/11/2009

1/25 de seconde.. elle était là, face à l'objectif et je ne l'ai pas vue..

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Les photographies quand elles s'effacent
© Elodi Laurent

Elodi Laurent est repartie au Mali, et je ne me souviens de ses voyages que deux images, impossibles à oublier. La première j'ai pu la découvrir sur son blog, le boudoir de grand-mère. Holga-petite-fille.jpgUn visage de petite fille simplement légendé Holga-petite-fille.jpg, dont j'ai imprimé une copie pour l'afficher au mur de la chambre où je dors. Besoin d'images autour du lit et d'une bougie la nuit pour regarder. Comme un volcan qui sommeille, obligé. La deuxième image n'est pas en ligne sur le boudoir, c'est une photo qu'Elodi Laurent m'a postée juste avant d'embarquer pour le Mali.

Voici ce qu'elle m'écrivait dans la nuit du 3 au 4 novembre :

Tieri,,

J'ai bien reçu votre message, mon esprit était ailleurs ces derniers jours, plus tout à fait ici, pas encore là-bas. Le voyage commence toujours avant l'arrivée dans le pays !

Les heures passent, la pression monte. Autant d'appréhension que d'impatience. Peur de ne pas voir, de ne pas arriver à partager... des idées de photos mais je sais que sur place, je ferai autre chose.. mais je pars en bonne compagnie, je vais revoir quelques personnes.. j'espère que ce voyage aura un sens..

Je ne sais pas comment raconter le truc.
Au village, Bedecurumba, je me baladais seule, puis tout un groupe de jeunes femmes m'a encerclé, elles étaient très enthousiastes de voir l'appareil, de faire des photos, car j'ai eu l'idée un peu de folle de passer mon appareil.. mais c'était du n'importe quoi, je voyais l'appareil voler de mains en mains, donc j'ai repris l'appareil et je l'ai fait passer, une personne à la fois..  je me souviens de ce moment et ce fut un peu "agressif"..
Donc j'organise les photos à apporter aux jeunes femmes..  puis je remarque une petite fille que je n'avais jamais vue.. elle se tenait à l'écart du groupe et elle était sur plusieurs photos, au loin, mais face à l'objectif..  et je regrette en voyant son sourire de ne pas l'avoir vue !!!

Finalement,, je n'ai tiré aucune photo de ce groupe,, seulement de la petite fille et j'espère la retrouver pour lui passer mon appareil, en plus, cette fois-ci nous avons une imprimante et elle pourra faire et avoir la photo de suite.

1/25 de seconde.. elle était là, face à l'objectif et je ne l'ai pas vue..

Bon,, là, je dois vraiment faire mon sac!
J'enverrai un mail à mon retour mais le lundi 30 novembre je serai à Arles.

Merveilleuse journée,,
A bientôt,,

Elodi

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10/11/2009

La pensée, l'émotion (I)

C'est un texte important, écrit par Michel Foucault à propos des photographies de Duane Michals. Publié une première fois dans le catalogue de l'exposition Duane Michals au Musée d'art moderne de la ville de Paris (1), et plus récemment dans les Dits et écrits II, 1976-1988 (Quarto Gallimard, 2001).
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La pensée, l'émotion

Je sais qu'il ne convient pas de raconter une photographie. A n'en pas douter, c'est le signe qu'on est peu habile à en parler; car de deux choses l'une : elle ne raconte rien et le récit l'altère; ou, si elle raconte, elle n'a nul besoin de nous. Pourtant, les photos de Duane Michals me donnent l'indiscrète envie d'en faire le récit, comme on a envie maladroitement de raconter ce qui ne peut l'être : un plaisir, une rencontre qui n'a pas eu de lendemain, une angoisse déraisonnable dans une rue familière, la sensation d'une présence étrange à laquelle nul ne croit guère, et moins encore ceux à qui on la raconte.

Je ne suis pas capable de parler des photos de Duane Michals, de leurs procédés, de leur plastique. Elles m'attirent comme expériences. Expériences qui n'ont été faites que par lui ; mais qui, je ne sais trop comment, glissent vers moi - et, je pense, vers quiconque les regarde - , suscitant des plaisirs, des inquiétudes, des manières de voir, des sensations que j'ai déjà eues ou que je pressens devoir éprouver un jour, et dont je me demande toujours si elles sont de lui ou de moi, tout en sachant bien que je les dois à Duane Michals. « Je suis mon cadeau pour vous », dit-il.

Il rassure d'ailleurs et, en fixant à la photographie sa tâche et son impossibilité, il encourage ces croisements d'expérience : « Tout est matière à photographie, surtout les choses difficiles de notre vie : l'anxiété, les gros chagrins d'enfant, le désir, les cauchemars. Les choses qu'on ne peut pas voir sont les plus lourdes de sens. On ne peut pas les photographier, seulement les suggérer. » « Essayer de communiquer un sentiment vrai en termes qui soient miens. » J'aime ces formes de travail qui ne s'avancent pas comme une oeuvre, mais qui s'ouvrent parce qu'elles sont des expériences : Magritte, Bob Wilson, Au dessous du volcan, La Mort de Maria Malibran, et, bien sûr, H.G. (2).

« Les gens croient à la réalité des photographies mais pas à la réalité des peintures. Cela donne un avantage aux photographes. L'ennui, c'est que les photographes aussi croient à la réalité des photographies. »

Un jeune homme, Roy Headwell, est assis tout contre une table; lentement, il a penché la tête, il a fini par la poser. Il vient de s'endormir, sculpture tendre. Telle est la photographie. Un peu plus loin, sur cette même table, à mi-chemin des cheveux blonds du dormeur et de notre regard, des biscuits soigneusement modelés : des arêtes, des angles, plusieurs faces lumineuses, la pâte friable rayonne comme des cailloux : c'est là, en ces figures intensément réelles, que se concentre toute la partie peinte de la photographie. Allez savoir si ces « cookies » sont le message du rêveur, ou l'indubitable objet de notre perception.

__________________

(1) Duane Michals, Photographies de 1958 à 1982, Paris, Musée d'Art moderne de la ville de Paris, 1982, pp. III-VII.
(2) Initiales du romancier Hervé Guibert. Ce dernier, alors critique photographique au Monde et photographe lui-même, admirateur de Duane Michals, demanda à M. Foucault de présenter cette rétrospective au musée d'Art moderne de la ville de Paris. Celui-ci accepta, bien qu'il n'eût lui-même guère de goût pour la photo narrative.

Taraf Zelie Bordela, manifeste

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La photolittérature est une terre en archipel qui émerge, vite. Sans aucune cartographie encore, à ce commencement où n'apparaît pour l'instant qu'une partie frontale des champs magnétiques, épicentres et turbulences.

La photolittérature est une ligne de faille entre ce très vieux continent qu'est la littérature et ce nouveau monde de la photographie.

Les arpenteurs qui voudront s'aventurer jusqu'à ces zones ne pourront avancer qu'en aveugles, à l'instinct. L'outil des mots, en s'accouplant à la fine matrice des photos pourra génerer des monstres, fabulas, talismans primitifs et pièges à violenter la vieille réalité mais on s'en fout, on y va.

Taraf Zelie Bordela, Arles le  9 novembre 2009

09/11/2009

cet arrangement né du désir et du hasard

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Sur la couverture, deux noms sont écrits côte à côte. Celui d'Annie Ernaux et celui de l'homme qu'elle a rencontré, Marc Marie, son amant le temps du livre, de mars 2003 à janvier 2004. C'est le livre d'un couple et non pas d'un duo, l'un ne s'est pas chargé du texte pendant que l'autre fabriquait les images, comme on fait d'habitude les livres photo. Non, ici ils sont tous deux aux textes et aux photos, maîtres d'une cérémonie amoureuse et sexuelle où les photos, au nombre de quatorze, enregistrent le fouillis d'habits et de chaussures jetés au sol avant l'étreinte, "cet arrangement né du désir et du hasard, voué à la disparition."

"De geste spontané, l'acte de photographier est devenu rituel." (1)

Les corps seront donc absents des clichés. La scène sexuelle qui a suivi l'abandon des vêtements n'est pas non plus racontée. C'est une autre scène qui se joue dans le temps des récits à deux voix, celle du cancer dont souffre Annie Ernaux, de la thérapie jusqu'à l'opération.

"Les photos mentent, toujours,"écrit-il au 25 décembre. (2)

"Ici je suis morte", semble-t-elle lui répondre. (3) Et la mort, la menace de la mort accompagne le rituel des amants, tout en lui conférant une profondeur romanesque qui inquiète, longtemps après la lecture achevée. "Durant plusieurs mois, nous ferons ménage à trois, la mort, A., et moi."(4) "Comme si l'écriture des photos autorisait celle du cancer. Qu'il y ait un lien entre les deux." (5) Si Annie Ernaux continue d'apparaître dans la presse, de publier d'autres livres après L'usage de la photo, c'est qu'elle a survécu à cette histoire. Les années, son dernier roman, devient alors l'ouvrage d'une survivante, et ses phrases y prennent la force des sentences, un caractère ultime et peut-être apaisé, un peu miraculeux. Son visage de femme aujourd'hui vient frapper, mis à nu, un visage en offrande.

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Pendant le temps, neuf mois, où se prenaient ces "photos amoureuses" (6), le corps d'Annie Ernaux "a été investi et photographié des quantités de fois sous toutes les coutures et par toutes les techniques existantes ( Mammographie, drill-biopsie du sein, échographie des seins, du foie, de la vésicule (...). J'en oublie sûrement)". L'expérience des "photos amoureuses", qu'elle prend plaisir à décrire et scruter, vient barrer l'invasion des clichés médicaux, qu'elle se refuse à voir.

Le livre ne raconte qu'une tentative, celle d'un dispositif amoureux de photos et de textes. Avec application, à force de désir et de patience, le fragile dispositif parviendra à écarter l'obsession de la mort : pouvoir de la photolittérature et des "organisations inconnues d'écriture." (7)

________________________
(1) L'usage de la photo, folio, p. 41, la composition du couloir.
(2) L'usage de la photo, folio, p. 182, dans le miroir.
(3) L'usage de la photo, folio, p. 188, le paradoxe de la photo.
(4) L'usage de la photo, folio, p. 103, spectateurs accidentels.
(5) L'usage de la photo, folio, p. 76, les grandes vacances.
(6) L'expression "photo amoureuse" est prise au livre d'Hervé Guibert, L'image fantôme, Minuit, 1981
(7) L'usage de la photo, folio, p. 76, les grandes vacances.

06/11/2009

La photo comme une arme

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5 fingers, Photocollage, 1928 © John Heartfield

Pas de doute, JOHN HEARTFIELD est un sacré bonhomme. Il a mené, contre Hitler, une espèce de guerre par les images, un conflit de basse-intensité qui a réussi à détourner quelques belles âmes des sirènes du nazisme. Entre 1930 et 1938, il a réalisé plus d'une centaine de collages publiés dans la revue AIZ (Die Arbeiter-Illustrierte-Zeitung), ainsi que des couvertures d’ouvrages, de revues et de tracts, conçus ou illustrés par l’artiste pour les éditions Malik (Berlin). L’essentiel du fonds est actuellement conservé dans la collection de l’Instituto Valenciano de Arte Moderno en Espagne (IVAM). Aux documents édités s’ajoutent douze photomontages originaux appartenant aux collections de l’Akademie der Künste à Berlin.

D’abord acteur du très politique groupe dadaïste de Berlin avec son frère Wieland Herzfelde, fondateur des éditions Malik, et George Grosz, John Heartfield s’illustre rapidement dans le genre du photomontage qu’il inscrit dans la grande tradition satiriste. Témoin des crises successives qui secouent la République de Weimar jusqu’à l’arrivée du nazisme, il dénonce, par le biais de l’organe communiste AIZ, les compromissions politiques et les coups de force qui amenèrent Hitler au pouvoir.

Parallèlement, John Heartfield mène une véritable guerre de communication contre l'obscurantisme et la propagande nazie, désignant avec virulence les atteintes successives aux libertés et aux personnes. Ses positions lui valent d’être menacé, puis contraint à s’exiler pour Prague en 1933, comme de nombreux artistes et intellectuels. Il continue toutefois de livrer régulièrement ses photomontages pour l’AIZ, qui se voit rebaptisé VI (Volks Illustrierte) en 1936. L’annexion de la Tchécoslovaquie en 1938 signe l’arrêt de mort de la revue et contraint Heartfield à un second exil vers Londres.

J.Heartfield.jpgDepuis son adhésion au Parti Communiste Allemand en 1919, Heartfield n’a cessé de servir la cause révolutionnaire, mettant l’ensemble de sa production artistique au service du combat politique sous le slogan :" Utilisez la photographie comme une arme ! ". Une arme qu’il dirige contre l’ordre nazi avec un talent qui le place aussi bien aux côtés des plus grands caricaturistes comme Daumier que parmi les pionniers des avant-gardes artistiques. Ses œuvres n’ont rien perdu de leur puissance évocatrice et beaucoup d’entre elles ont acquis une valeur de symbole universel de la lutte contre l’oppression.

L’exposition des oeuvres de John Heartfield à Strasbourg, au musée d'art moderne en 2006 a été l'occasion de voir des œuvres connues et largement diffusées mais très rarement exposées en France. Elle a contribué à la connaissance de cet artiste majeur, en rendant compte d’une œuvre dont l’influence est considérable, mais aussi d’une figure qui constitue un modèle de l’artiste engagé.

L’exposition était accompagnée d’un catalogue rempli d'images rares ou inédites, regroupant les travaux peu connus de David Evans, Carlos Pérez, Emmanuel Guigon, Franck Knoery et Michael Krejsa ainsi que des écrits de Heartfield, traduits pour la première fois en français.

Et pour les curieux, plein d'autres images de John Heartfield dans les zones de photolittérature.


Photocollage © John Heartfield

01/11/2009

Une photo sur le mur

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Avignon, septembre 2008 © Taraf Zelie Bordela

Dans la rue les mots qu'on écrit sur les murs n'ont pas d'avenir, messages éphémères à l'abandon face aux pluies. Bientôt, les fumées d'échappement les effaceront avec la rouille qui viendra les ronger. Personne n'aura l'idée de regretter les mots PENSER À TOI. Il arrive aussi que dans la rue des mots déjà anciens se fassent piéger par une image. Plus tard, la photo pourra être tirée sur papier par quelqu'un qui est prêt à payer pour emporter cette image. Un jour, quelqu'un l'accrochera au mur d'une chambre où dort une femme et parfois son enfant. La nuit dans le noir la photo refletera les lumières de la rue. Il ne faut pas avoir peur des reflets, ce sont des lumières sans intention qui frappent au hasard des brillances, éclats presque indolores à l'intérieur de l'insomnie. 1811428563.jpgPourtant, la nuit dernière les phares d'une mercedes inondaient de lumière jaune les flaques de pluie tout autour de l'immeuble. Dans les reflets que l'eau renvoyait vers le mur de la chambre, une petite goutte de lumière était tombée sur le visage au milieu des deux mains. Etrange reflet qui ne s'en allait plus. La femme ne dormait pas mais écoutait tout le sommeil de son enfant, les yeux rivés à ce visage sur le mur, dans le reflet qui continuait de trembler sous le vent. Son visage à elle, longtemps absent des portraits qu'elle essayait dans le miroir de faire d'elle, il lui fallait l'apprendre, le reconnaître. Et maintenant le sommeil s'en allait, le visage occupait ses pensées et quand les phares s'éteignirent avec le bruit du moteur, elle  bascula en travers de son lit pour allumer la petite lampe avec laquelle elle lit souvent le soir. Le visage était là, juste au dessus des mots PENSER À TOI, il n'avait pas disparu et elle voulait le garder, en faire une image protectrice pour apprendre à s'aimer.

T.

L'autre photo est de Madeline Roth.


30/10/2009

Apprentissage

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Terek le long du fleuve, Arles, septembre 2009

J'apprends, autant qu'il se peut je réapprends même à marcher dans les villes. Après les forêts, le causse inhabité, la solitude des combes et des cavernes à l'écart il y a aujourd'hui les avenues vers le sud, la marche au milieu des voitures, l'approche des animaux perdus sur un coin de trottoir, chiens errants, mouettes et pigeons à la dérive. Et puis je réapprends la proximité d'un fleuve, le Rhône immense au milieu d'Arles, ce méandre vers le nord où les vieilles rues viennent se lover : courbes dans la courbe du fleuve.

La ville ici est un creuset pour les images, un creuset fabuleux. C'est là qu'elles s'accumulent, se montrent puis se recouvrent. Une amnésie opère autour des murs, traces de peinture, figures naissant dans la rouille, les yeux ne voient plus rien, puis réapprennent eux aussi à regarder un visage, à approcher les yeux d'autres yeux qui regardent.

27/10/2009

Zoran et la peinture

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Gare venezia.JPGAvec le vent le soir devient rose et sur la terrasse, j'observe les jeux du crépuscule en sirotant la grenadine des enfants. J'ai ramené dans mon sac le dernier livre offert à Madeline, roman d'amour qui me parle de Venise et de Zoran Music, un peintre qui a vécu là-bas les dernières années de sa vie, rescapé de Dachau.

A l'atelier des Beaux-Arts où j'apprenais la peinture à Paris, Zoran Music était venu nous parler de ses couleurs, presque aussi pâles qu'un vieux drap lavé trop souvent quand il sèche au soleil :zoran_music.jpg «J’aurais voulu que la lumière sorte de la toile», expliquait-il. Sa voix tremblait de vieillesse mais je me souviens de la phrase pour l'avoir notée dans un carnet d'atelier, puis répétée à Marcelin qui écrivait son livre sur Giorgone, et enfin pour l'avoir recopiée vingt ans plus tard dans le livre de Théo. Et je commence seulement à comprendre, à pénétrer maintenant la phrase du très vieux peintre. Zoran Music utilisait l'acte de poser la couleur comme une méthode de désenvoûtement.zm.gif Il tremblait à chaque coup de pinceau, il lui fallait désactiver la hantise des images ramenées de Dachau, ces visages émaciés de déportés où l'on pouvait deviner le masque du cadavre qu'ils allaient devenir. Seule Venise, le livre de Madeline raconte les dessins du charnier de Dachau, puis la tentative de peindre l'extrême civilisation vénitienne après la barbarie : la couleur qui poudroie sous les yeux,  l'architecture envahie d'eau, l'aqua alta comme une menace qu'on traverse malgré tout. Dans Venise les chats se cachent et Zoran peint. Il ne sait pas comment faire autrement. Et sa peinture, racontée dans le roman de Claudie Gallay, permet peu à peu de réapprendre à aimer.

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Zoran Music, Venezia, 1979.

D'accord je continue mon chemin, je n'irai pas demain à Venise - David excuse-moi - mais je vais reprendre la peinture - David merci de ta lettre au sujet des objets Am, et je cherche mes mots. Demain j'irai peindre à nouveau, amoureux fou de la marchande de livres pour enfants, amoureux des yeux bleus de l'eau vive je veux retrouver le plaisir des couleurs. Comme dans cette toile - V O R - dont tu m'as envoyé la photo, peinte à l'automne 1990 avec Théo dans son couffin à l'atelier près de moi : Il s'endort la toile est blanche, il se réveille la toile est peinte. Je l'avais presque oublié: ses yeux quand il les rouvre et reste à regarder l'image apparue. Après demain, quand les enfants reviendront de vacances je partagerai la peinture avec eux : broyer les couleurs, mélanger l'huile de lin au baume de Venise et à l'essence de Térébenthine, charger le pinceau et déposer la couleur à l'intérieur de la couleur. David, Sandrine, Edith, Anne et Titan vous viendrez voir les tableaux ?



Tieri Briet, Eotham V O R, 1990.

26/10/2009

Lettre à celle qui s'en va

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Claire Castillon photographiée par Patrick Swirc

PSMask.jpgIl est photographe et la femme qu'il aime vient de s'en aller. Elle est écrivain et les portraits qu'on connaît d'elle, ce sont ceux de Patrick Swirc, plusieurs photos où se devine le sentiment amoureux, la fascination pour un visage aux yeux de louve. Le pire je crois, c'est qu'elle écrit des romans d'amour, qu'elle y parle souvent de désir et de sexe, avec des phrases qui donnent envie. Le pire c'est qu'un photographe peut prendre les mots de l'amoureuse comme une épreuve impossible, une espèce de torture dont il secrète lui-même peu à peu le poison en images. Alors, dans la douleur d'une solitude forcée, en somnambule il écrira à celle qui est partie. Quelques phrases à peine jour après jour, et chaque jour une autre photographie.  Pendant presque deux mois, pour raconter la vie sans elle. De la photogaphie amoureuse, comme un langage dont on s'empare pour affronter l'absence, et parler envers et contre tous à celle qui est partie. L'ensemble de ce journal photographique avait été montré aux Rencontres d'Arles en 2008, une projection d'images avec la voix de Patrick Swirc. C'est un travail qu'on n'oublie pas.






Patrick Swirc, Lettre à Claire, 13 octobre

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Patrick Swirc, Lettre à Claire, 14 octobre
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Patrick Swirc, Lettre à Claire, 19 octobre
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Patrick Swirc, Lettre à Claire, 3 novembre

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Patrick Swirc, Lettre à Claire, 18 novembre

D'autres photos de Lettre à Claire sur Café mode.

22/10/2009

Le voyage sentimental

Araki_copy.jpgChers lecteurs.

Je n'en peux plus, et ce n'est pas parce que je souffre de diarrhée chronique ou d'otite. C'est seulement parce qu'il y a trop de photographies de mode autour de nous et que je ne supporte pas ces visages, ces corps nus, ces morceaux de vies privées et ces décors qui ont tous l'air aussi faux. Ce livre est différent de ces photographies truquées. Ce Voyage sentimental est un symbole de mon amour, le dessein d'un photographe. Je ne dis pas que ce sont des clichés vrais, simplement parce que je les ai pris pendant ma lune de miel. Mon point de départ en tant que photographe, c'était l'amour et je venais justement de commencer à travailler à partir de l'idée de watakushi-shôsetsu. Toute ma carrière, j'ai suivi la voie du watakushi-shôsetsu. Je pense que c'est le watakushi-shôsetsu qui est le plus proche de la photographie.

Araki. Préface à Senchimentaru na tabi (Voyage sentimental), 1971.

« En japonais, shôsetsu signifie « roman». Et watakushi veut dire « je ». C'est du moins l'un des nombreux mots dont dispose cette langue pour y servir  comme pronom personnel de la première personne du singulier. Littéralement, watakushi-shôsetsu devrait se traduire ainsi par « roman du je ». C'est-à-dire plutôt : « roman personnel », «autobiographique », ou encore, et si l'on veut user d'une catégorie critique tout à fait anachronique et exotique par rapport à son objet, « autofiction ».

Philippe Forest, Araki enfin - L'homme qui ne vécut que pour aimer. Gallimard, 2008.

Alix Cléo Roubaud, revoir les photos et relire son journal

Encore une bonne nouvelle au sujet d'Alix Cléo Roubaud : Aujourd'hui 22 octobre paraît au Seuil la réédition de son Journal, en même temps que Le Grand Incendie de Londres de Jacques Roubaud qui regroupe l'ensemble des textes écrits autour de son Grand Projet, lui-même détruit après la mort d'Alix Cléo en 1983.

Plusieurs manifestations sont par ailleurs organisées à Aurillac, autour de La chambre (noire) :

Au Musée de la photographie d'Aurillac, exposition de plus de soixante photos d’Alix Cléo Roubaud
( 21 octobre - 18 décembre ). Le film de Jean Eustache, Les photos d’Alix, sera diffusé en continu dans le cadre de l'expo.
Au moins trois dates à ne pas oublier :

  • le 5 novembre 18H, vernissage de l’exposition en présence de Jacques Roubaud.
  • le 6 novembre 20H45, création de La chambre (noire)-format polaroïd et intervention de Jacques Roubaud.
  • le 15 décembre 20H45, représentation de La chambre (noire)-format panoramique au théâtre.

Alix Cléo Roubaud tu nous manques

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Générique du film Les photos d'Alix, de Jean Eustache

Bonne nouvelle : Le court-métrage de Jean Eustache, Les photos d'Alix, est consultable en ligne sur le blog Les avant-dernières choses. Le film enregistre un dialogue très simple où Alix-Cléo Roubaud explique ses photos à Boris Eustache, qui joue le rôle du néophyte adolescent.  Peu à peu, l'écart se creuse entre les photos montrées et le commentaire qu'en donne la photographe :

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"Vertigo", photogramme extrait du film Les photos d'Alix, de Jean Eustache

Boris Eustache : Cette photo s'appelle Vertigo ?

Alix-Cléo Roubaud : Oui enfin ça s'appelle Vertigo pour des raisons purement anecdotiques, parce que j'ai vu Vertigo après avoir pris cette photo, c'est-à-dire la même après-midi mais enfin il n'y a pas beaucoup de rapport, sauf que je souffrais de vertiges assez aigus en la prenant, j'avais beaucoup bu, comme cette bouteille était à peu près vide, et enfin l'histoire est très étrange, l'histoire de la prise est assez particulière.

B.E. : Tu veux bien me la raconter ?

A-C. R. : Elle est fort obscène. J'étais en posture embarassante avec un ami qui... J'ai allumé une cigarette et il m'a dit : "Tu allumes une cigarette en ce moment, dans ces circonstances comme les putes d'Amsterdam" et j'ai dit "Oui, pourquoi pas, et puis non seulement je peux allumer une cigarette mais je veux prendre une photographie, alors j'ai pris cette photographie. Et il faisait très chaud, ce que j'ai essayé d'indiquer par ce coloriage maladroit à vrai dire... maladroit mais comme quoi une photographie peut être personnellement pornographique tout en étant publiquement décente. N'est-ce pas ?

Les photos d'Alix reste le dernier film qu'aura réalisé Jean Eustache, en 1980, peu de temps avant de se donner la mort.

LES PHOTOS D’ALIX
de Jean Eustache - Avec Alix Cleo-Roubaud, Boris Eustache - 1980 / 19min / Tamasa Distribution

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