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15/03/2010

Les images originelles d'Andrzej Maciejewski

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Andrzej Maciejewski - Worlds
- Prague, République Tchèque, 2005

C'est un travail qui retourne aux origines de la photographie, une démarche suffisamment obstinée au fil des années pour fasciner. Pour enseigner aux enfants, Andrzej Maciejewski a mis sur pieds des ateliers Camera Obscura, destinés aux collégiens et lycéens de l'Ontario où il réside, près de Kingston. Un bel exemple d'obsession mise en partage à destination des enfants, A. M. part des lois fondamentales de l'optique pour expliquer les principes et la pratique du sténopé. Originaire de Pologne, A.M. a étudié la photographie à Varsovie avant d'émigrer au Canada en 1985, où il a fondé le Studio Klotzek, puis l'atelier Camera Obscura.
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20/02/2010

Jim Goldberg - Raised by Wolves

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Jim Goldberg - Raised by Wolves

"Mon travail repose sur la confiance", explique Jim Goldberg et on veut bien le croire. Chaque photo en apporte la preuve. "Je n'arrive pas à travailler correctement en me contentant de mitrailler mon sujet, même si certains diront le contraire. J'ai vraiment l'impression que l'intimité et la confiance me guident dans mon travail".

Entré chez Magnum Photos en 2002 en tant que membre associé, Jim Goldberg en est devenu membre à part entière en 2006. Pourtant, sa façon de raconter la réalité n'a pas grand chose à voir avec le photojournalisme.

Après avoir étudié la photographie à l'Art Institute de San Fransisco, Jim Goldberg se met à combiner image et texte pour essayer de manifester une réalité humaine dans toute sa profondeur. Le livre Rich and Poor, publié en 1985, est le fruit d'une divagation entamée en 1977 à travers le monde des chambres d'hôtels miteuses avant de se poursuivre dans les intérieurs opulents de la bourgeoisie américaine.

Ce livre prend la forme d'une série de portraits, chaque photo étant accompagnée de notes manuscrites décrivant les réactions ou les émotions ressenties par le sujet lorsqu'il s'est retrouvé confronté à sa propre image. Cette juxtaposition des deux extrémités de l'échelle sociale est le résultat d'une étude approfondie du mythe américain, qui explore le portrait de manière innovante, en montrant bien sûr l'apparence extérieure de l'individu, mais aussi ses pensées intérieures, afin de le représenter dans sa plus totale globalité.

JGNY.jpgJim Goldberg poursuit cette approche intime dans Raised by Wolves, un autre livre étourdissant où il explore les origines de la délinquance juvénile aux États-Unis. L'objectif de Goldberg a suivi plusieurs adolescents rencontrés dans les rues de Los Angeles à la fin des années 1980 et au début des années 1990. Ces jeunes s'ouvrent sans complexe au photographe ; beaucoup se révèlent terrifiés par la violence, d'autres font part de leurs espoirs et ambitions. En combinant photos, interviews, notes personnelles et fac-similés, Goldberg parvient à produire une sorte de scrapbook d'émotions brutes. 

Le travail de Jim Goldberg est sollicité par de nombreux magazines, tels que "Details", "George", "Flaunt", "Nest" et "The New York Times Magazine". Il expose depuis plus de vingt ans. Son travail auprès de différentes sous-cultures sociales et sa manière innovante de combiner images et texte font de son travail une aventure à part dans la photographie contemporaine. Il travaille actuellement sur une autobiographie fictive et prépare un reportage sur les immigrés en Grèce. Il est également professeur d'art au College of Arts and Crafts (Arts et Métiers) de Californie.

17/11/2009

La nuit, les livres, la connaissance de l'impossible qu'on avait à huit ans

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La nuit les livres reprennent ce pouvoir qu'ils perdent le jour aux yeux des adultes. La nuit la puissance leur revient, ils redeviennent un peu talismans entre les mains des enfants. A nouveau ils peuvent répandre - La rivière à l'envers - l'ancien appel des forêts primitives où va le lecteur pour se perdre. A nouveau l'amitié animale dans leurs yeux juste avant le sommeil - Chien bleu, Crin Blanc -

Je n'oublie pas ce petit garçon dont la maman nous a écrit : son fils avait deux ans, il glissait Litli soliquiétude sous son oreiller pour faire venir le bonhomme dans son rêve.

Dans La vie matérielle, Duras me parle à l'oreille de cette enfance presque nue face aux livres. Et morte elle a gardé cette voix éraillée de vieille femme prête à rire, elle veut me murmurer des horreurs qui font peur, des horreurs que j'essaie seulement d'écouter les yeux fermés, juste avant que le sommeil ne revienne : « C'est vrai, je confirme ce que je disais à Veinstein, il ne s'agit pas de souffrance mais de la confirmation d'un désespoir initial, d'enfance presque, on pourrait dire, juste, comme si tout à coup on retrouvait la connaissance de l'impossible qu'on avait à huit ans, devant les choses, les gens, devant la mer, la vie, devant la limitation de son propre corps, devant les arbres de la forêt auxquels on ne pouvait pas accéder sans risquer de se tuer, devant les départs sur les paquebots de ligne comme pour toujours, toujours, devant la mère qui pleure le père mort dans un chagrin que l'on sait enfantin et qui cependant peut nous l'enlever. » (Duras. Les forêts de Racine. La vie Matérielle, P.O.L., 1987)

La nuit c'est la force des livres, puisque après les avoir refermés près du lit ils reviennent. A travers veille et sommeil, ils envahissent le peu de mémoire qui restait, les yeux qu'on garde ouverts dans le noir, la rivière à l'envers dont les mots continuent.

T.

16/11/2009

Sans soleil

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© Marie P. Courir les rues. Battre la campagne. Fendre les flots.

Aucune actualité autour de Sans soleil, le film de Chris Marker. Aucune hormis ces quelques phrases qu'on pouvait lire, voici deux ou trois jours, sur le site de Marie P. Ce sont les premières phrases du film qu'elle recopie, et elles préparent à un voyage dans les images : La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. II me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images - mais ça n’avait jamais marché. II m’écrivait : «... il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir.»

Plusieurs fois dans ma vie, j'ai rencontré des hommes ou des femmes pour qui ce film avait compté. Je suis allé le revoir avec Ana dans un cinéma de Madrid, quelques heures avant l'inhumation de son père. Elle tenait ma main dans la sienne, elle essuyait ses larmes avec mes doigts, et dans le noir elle écrivait des mots que prononçait la voix du film, les mots que les sous-titres avaient traduit en espagnol. Devant la tombe, elle a relu certaines des phrases du film, puis jeté le papier avec la terre, les fleurs, les sanglots.

Il m’écrivait que le secret japonais, cette poignance des choses qu’avait nommée Lévi-Strauss, supposait la faculté de communier avec les choses, d’entrer en elles, d’être elles par instant. Il était normal qu’à leur tour elles fussent comme nous - périssables et immortelles. Il m’écrivait: «L’animisme est une notion familière en Afrique, on l’applique plus rarement au Japon. Comment appeler alors cette croyance diffuse selon laquelle n’importe quel fragment de la création a son répondant invisible ? Quand on construit une usine ou un gratte-ciel on commence par apaiser le dieu propriétaire du terrain avec une cérémonie. Il y a une cérémonie pour les pinceaux, pour les bouliers, et même pour les épingles rouillées. Il y en a une, le 25 septembre, pour le repos de l’âme des poupées cassées. Les poupées sont accumulées dans le temple de Kiyomizu consacré à Kannon, la déesse de la compassion, notre Kwan-Yin, et on les brûle en public.

Jusqu'à relire hier le texte de Sans soleil que Marie P. m'envoyait, le mot poignance n'existait pas. Peut-être le connaissais-je, je n'en suis pas certain mais je ne m'en servais pas, trop éloigné des mots que d'habitude je vole à d'autres penseurs pour réfléchir aux images - Serge Gruzinski, Aby Warburg, Didi-Huberman ou encore Roland Barthes. Mais le mot poignance est un mot important, un mot dont je ne saurai plus me passer. En le lisant hier je découvrais un passage, et d'emblée je savais bien que je n'arriverais plus à réfléchir au pouvoir des photographie sans ce mot que Marie m'envoyait. Je ne sais pas comment lui dire merci, à elle dont je ne sais presque rien.

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© Chris Marker - Photogramme extrait du film Sans soleil

09/11/2009

cet arrangement né du désir et du hasard

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Sur la couverture, deux noms sont écrits côte à côte. Celui d'Annie Ernaux et celui de l'homme qu'elle a rencontré, Marc Marie, son amant le temps du livre, de mars 2003 à janvier 2004. C'est le livre d'un couple et non pas d'un duo, l'un ne s'est pas chargé du texte pendant que l'autre fabriquait les images, comme on fait d'habitude les livres photo. Non, ici ils sont tous deux aux textes et aux photos, maîtres d'une cérémonie amoureuse et sexuelle où les photos, au nombre de quatorze, enregistrent le fouillis d'habits et de chaussures jetés au sol avant l'étreinte, "cet arrangement né du désir et du hasard, voué à la disparition."

"De geste spontané, l'acte de photographier est devenu rituel." (1)

Les corps seront donc absents des clichés. La scène sexuelle qui a suivi l'abandon des vêtements n'est pas non plus racontée. C'est une autre scène qui se joue dans le temps des récits à deux voix, celle du cancer dont souffre Annie Ernaux, de la thérapie jusqu'à l'opération.

"Les photos mentent, toujours,"écrit-il au 25 décembre. (2)

"Ici je suis morte", semble-t-elle lui répondre. (3) Et la mort, la menace de la mort accompagne le rituel des amants, tout en lui conférant une profondeur romanesque qui inquiète, longtemps après la lecture achevée. "Durant plusieurs mois, nous ferons ménage à trois, la mort, A., et moi."(4) "Comme si l'écriture des photos autorisait celle du cancer. Qu'il y ait un lien entre les deux." (5) Si Annie Ernaux continue d'apparaître dans la presse, de publier d'autres livres après L'usage de la photo, c'est qu'elle a survécu à cette histoire. Les années, son dernier roman, devient alors l'ouvrage d'une survivante, et ses phrases y prennent la force des sentences, un caractère ultime et peut-être apaisé, un peu miraculeux. Son visage de femme aujourd'hui vient frapper, mis à nu, un visage en offrande.

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Pendant le temps, neuf mois, où se prenaient ces "photos amoureuses" (6), le corps d'Annie Ernaux "a été investi et photographié des quantités de fois sous toutes les coutures et par toutes les techniques existantes ( Mammographie, drill-biopsie du sein, échographie des seins, du foie, de la vésicule (...). J'en oublie sûrement)". L'expérience des "photos amoureuses", qu'elle prend plaisir à décrire et scruter, vient barrer l'invasion des clichés médicaux, qu'elle se refuse à voir.

Le livre ne raconte qu'une tentative, celle d'un dispositif amoureux de photos et de textes. Avec application, à force de désir et de patience, le fragile dispositif parviendra à écarter l'obsession de la mort : pouvoir de la photolittérature et des "organisations inconnues d'écriture." (7)

________________________
(1) L'usage de la photo, folio, p. 41, la composition du couloir.
(2) L'usage de la photo, folio, p. 182, dans le miroir.
(3) L'usage de la photo, folio, p. 188, le paradoxe de la photo.
(4) L'usage de la photo, folio, p. 103, spectateurs accidentels.
(5) L'usage de la photo, folio, p. 76, les grandes vacances.
(6) L'expression "photo amoureuse" est prise au livre d'Hervé Guibert, L'image fantôme, Minuit, 1981
(7) L'usage de la photo, folio, p. 76, les grandes vacances.

15/10/2009

Constellations d'Alma Soror

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Alma soror c'est une constellation, les bords sont difficiles encore à repérer, de même les personnages et les légendes qui la traversent. C'est une constellation sombre, où les histoires d'amour répètent tous leurs ratages en obligeant à trouver d'autres issues. Il y a à l'intérieur des images et des musiques, des langues en voie de disparition et des soubressauts de pensées violentées, macérées et dépecées avant d'étinceler à nouveau à travers les vitres du bar.

Il y a eu dans le sillage d'Alma Soror l'aventure Villabar et maintenant c'est une ballade qui va ressusciter, forcément, tellement c'était une aventure nécessaire, une expérience pour échapper à l'horreur programmée dans l'abandon définitif de la littérature.

Il y a les luttes d'un capitaine de l'angoisse animale, comme un enfant perdu de Venaille et que Venaille ne connaît pas, ignorant encore de ses germinations secrètes.

Il y a les images déchirées de Sara et des milliers de photos où la beauté fulgure encore un peu avant d'effacer le sentiment de solitude.

Il y a l'errance du coeur et l'amour du chant, l'histoire d'un art qui n'existe toujours pas, la fascination pour la pensée mathématique et peu à peu ça fait constellation, miroir pour ennivrer-éblouir-fasciner ceux qui auraient encore au ventre la rage de venir lire.

Il y a la nuit pour écrire et la journée pour marcher dans Paris ou sur les plages de l'Atlantique en inventant des biographies qui manquent encore à notre siècle, il y a la beauté du visage qui écrit sous les masques et puis la tentative de contrebande, toutes ces histoires inventées avec des corps photographiés à l'intérieur des bars et des dimanches où l'on s'ennuie.

C'est une constellation, les bords sont difficiles encore à repérer mais le coeur est vivant comme un sexe qui se gorge du sang devenu plus épais, presque une boue dans les veines, un delta presque bleu sous la peau.

L'étrange est la forme que prend le beau quand le beau est sans espérance, écrivait Volodine. Et la constellation Alma soror est étrange, par impossibilité provisoire du beau qui fulgure, en attendant l'explosante-fixe et l'érotique-voilée.

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05/10/2009

Dominique Darbois et l'enfant au loin


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Pierre Amrouche, l'auteur d'Afrique Terre de femmes qui est aussi expert en art africain, vit aujourd'hui au Togo où il écrit de la poésie. Dans Terre d'enfants (2004), il explique sa trajectoire par la lecture de Parana le petit indien (1953), le premier livre pour enfants de Dominique Darbois : «ma vocation était née ce jour-là, vivre dans la nature au milieu des peuples libres. »

Les livres de Dominique Darbois, parce qu'ils sont illustrés de photographies, révèlent à l'enfant-lecteur une double liberté : celle de l'auteur-photographe qui transforme la vie quotidienne d'un enfant en véritable aventure, et celle de l'enfant photographié qui, à l'intérieur d'une culture traditionnelle encore basée le plus souvent sur la chasse et la pêche, imagine des jeux qui prennent souvent les dimensions d'une aventure humaine. Ces livres racontent un monde où l'aventure n'est pas encore interdite ou virtuelle, un monde d'arbres et d'animaux où les vivants se confrontent et s'apprennent.

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Est-ce parce que Dominique Darbois s'est construite une existence d'aventurière qu'elle a pu donner cette dimension d'aventure permanente aux vies d'enfants qu'elle raconte ? Prisonnière à 16 ans au camp de Drancy, elle ne va pas tarder à entrer dans la résistance avant de rejoindre, dès la libération, les forces féminines de l'armée française en s'inventant un nom – Darbois - et en trichant sur son âge. Elle partira sur le front d'Alsace-Lorraine avant de rejoindre l'Indochine où elle deviendra lieutenant. Elle survivra à une tentative d'assassinat à Hanoï, avant d'approcher à Calcutta des enfants errants au milieu des cadavres. Elle n'est pas encore photographe, mais elle ne va pas tarder à retourner là-bas faire le portrait des enfants d'Inde et de Chine.

L'aventure photographique

TACHO-Couv1.jpgLa photo, Dominique Darbois l'apprendra auprès de Pierre Jahan en 1947. Dès 1950, c'est André Gide qu'elle photographie pour illustrer un texte de Jean Cocteau. Avec deux comparses, elle monte alors une expédition dans une partie inexplorée d'Amazonie qui durera presque un an, à la rencontre des indiens wayanas. « Les enfants étaient libres, ils faisaient ce qu'ils voulaient, je n'ai pas entendu de pleurs, ni de dispute, » raconte-t'elle. Sur leurs corps, enduits de la teinture rouge du roucou, étaient dessinés leurs rêves et leurs désirs d'enfants. C'est là, dans le village de Yanamalé que Dominique Darbois rencontrera Parana, 6 ans, qui deviendra le personnage de son premier livre. Elle partagera son existence et celle de son jeune chien « le temps de quatre lunes », et inventera ce livre précurseur que Nathan publiera à son retour. C'est Claude Nathan, le fils de l'éditeur, qui aura l'idée de créer Les enfants du monde, une collection de livres pour enfants sur ce principe : pour réaliser ces vingt livres qui paraîtront jusqu'en 1978, elle apprendra à piloter des avions et des attelages de chiens, affrontera les tracasseries douanières et administratives de plusieurs régimes communistes sans jamais baisser les bras. Il en reste ces vingt portraits d'enfants qu'on n'oublie pas, pour effacer l'étoile de tissu jaune que Dominique Darbois porta à la fin de sa propre enfance, dans les rues de Paris. L'enfance est un eden, disent ses vingt livres, l'enfance est un âge d'or et ses photos ne veulent pas raconter autre chose, se refusant toujours à montrer la violence. Pas d'enfants-soldats ici, pas d'enfants traqués, l'étoile jaune a suffi. Et ces enfants qui partirent de drancy vers Auschwitz, elle se souvient les avoir vus monter dans les wagons. La beauté d'une civilisation se juge peut-être aussi à l'enfance qu'elle donne à vivre, au nombre de victimes et d'orphelins qu'on pourra dénombrer dans une population d'enfants.

La beauté des livres de Dominique Darbois, leur invention graphique et la tendresse de leurs récits aura enseigné aux enfants un sentiment de l'aventure, l'intuition que l'enfance demeure dans l'existence humaine la traversée d'une expérience commune, une audace face au monde qu'il faut apprendre à explorer, sous toutes ses latitudes.

29/09/2009

Comme si tout à coup on retrouvait la connaissance de l'impossible qu'on avait à huit ans : le livre de Crin-Blanc

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Aux premières pages du livre de Crin-Blanc (1964), seize chevaux marchent ensemble jusqu'à la mer. Sans aucun texte, la double page en noir et blanc montre à l'enfant des chevaux indomptés, seuls au milieu d'une plage immense et désertée : aucune présence humaine à l'horizon, et sur la mer pas trace d'un seul navire. Dans les années 70, posé sur mes genoux d'enfant, le livre ouvert montre un monde d'avant l'homme : une terre ancestrale, un territoire animal où les clôtures n'ont pas encore morcelé l'espace. Et pourtant c'est la France, le pays où j'apprends à vivre à sept ans, dans une cité de la banlieue parisienne.

Quand j'ai retrouvé ce livre oublié dans la maison de mon père, j'ai pu en mesurer d'un seul coup l'incroyable beauté. J'utilise le mot incroyable parce qu'il s'agit d'une beauté convulsive, proche de celle que recherchait André Breton à travers Nadja et L'amour fou : une beauté fulgurante et sans aucune concession, dont la puissance se mesure à l'effet de fascination qu'elle exerce. Dans Crin-Blanc cette beauté provient d'un homme inclassable, épris de Camargue au point d'aller y vivre au milieu des chevaux et des taureaux. Denys Colomb de Daunant n'est pas seulement l'auteur de Crin-Blanc, il est aussi le passeur initiatique d'une terre restée primitive.

Parce qu'adulte j'avais lu tant de livres pour enfants, et parce qu'enfant je n'en avais pas d'autres que Crin-Blanc pour m'aventurer, je pouvais prendre conscience de l'énorme impact que ce seul livre avait eu sur toute mon existence. C'était difficile à penser. Etait-il possible de construire toute une vie à partir de ce qu'un seul livre vous apprend à sept ans ? Longtemps j'ai vécu dans un vallon au milieu de chevaux dont je m'occupais jour et nuit. Plus tard, en créant les éditions Où sont les enfants ?, je décidai d'éditer à mon tour des livres jeunesse un peu particuliers, ces livres où ce sont les photos qui racontent une histoire à l'enfant. Et l'an dernier, contre toute attente, j'ai quitté ma maison en lisière de forêt pour venir vivre au nord de la Camargue, dans ce pays qui sert de territoire à l'histoire de Crin-Blanc.

Ce livre je m'en souviens, je l'ai lu et relu à chacun de mes quatre enfants. Ses pages aujourd'hui se déchirent, sa couverture part en lambeaux mais je n'ai jamais pensé à racheter une édition plus récente. Pour quoi faire ? Mon livre de Crin-Blanc était devenu une espèce d'objet-fétiche, un livre de forces où ma tribu d'enfants avait deviné à son tour la sauvagerie d'une autre vie loin des villes, loin des grillages et des barres d'immeubles où des enfants d'aujourd'hui apprenaient à vivre à leur tour.

« Au sud de la France, là où le Rhône se jette dans la mer, il est un pays presque désertique appelé la Camargue, où vivent encore des troupeaux de chevaux sauvages. » Ce sont les premiers mots de Crin-Blanc, le commencement de cette histoire de liberté où un cheval sauvage et un enfant refusent de se soumettre aux tromperies des adultes. Au centre du livre, des photos en pleine page montrent le combat de deux chevaux. Les images terrifient, elles rendent compte d'une violence à l'état brut dont on a perdu la vision dans l'album jeunesse d'aujourd'hui. Incrusté dans ces photos, il y a de la sueur et du sang, le goût de la poussière et le souffle des bêtes. Plus aucun texte ne vient s'ajouter aux photos. La force est laissée nue, dans le silence de l'histoire et la beauté appartient maintenant à cette catégorie de «l'explosante-fixe» que définit André Breton aux dernières pages de L'amour fou.

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