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28/02/2010

Quatre images

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Jim Goldberg, Africa 4

Si « habiter » est le propre de l’homme, alors pourquoi accepte-t-il aussi souvent l’inhabitable ?

C'est l'une des questions que pose le livre de Thierry Paquot, Michel Lussault et Chris Younès : Habiter, le propre de l'humain. C'est aussi la question que posent les montages photographiques de Jim Goldberg dans le projet « Open See » . Fragment d'un travail plus vaste encore et intitulé « The New Europeans », documentant l'exode de réfugiés victimes du trafic  organisé des humains, venus en Europe pour y refaire leur vie.

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Jim Goldberg, Africa 3
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Jim Goldberg, Bangladesh 3
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Jim Godberg, Greece 12

10/02/2010

CRY BABY !

 

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Janice Williamson est enseignante à l'université d'Alberta, au Canada et a publié plusieurs livres dont aucun, à ce jour, n'a encore été traduit en français. Plusieurs de ses livres utilisent le récit et la photographie, dont Crybaby !, édité en 1998 par NeWest, l'éditeur canadien d'Edmonton. Il s'agit d'un récit autobiographique où l'auteur raconte ses souvenirs d'inceste, en confrontant son travail de mémoire à certaines photos de famille prises par le père, durant la période de ces rapports sexuels qu'il imposait à sa fille. Huit photographies sont reproduites dans le livre, recto et verso car le père de Janice W. avait l'habitude d'y consigner, en plus de la date, quelques phrases liées au moment de la prise de vues.

Bien sûr, ce qui intéresse l'auteur dans ces images, c'est ce qu'elles ne peuvent montrer. En se référant à Marguerite Duras, elle prévient  que la seule possibilité sera de ne rien dire : "... to say nothing. But that can't be written down." J. Williamson utilise ici ces images pour démontrer qu'elles empêchent le souvenir, en formant une histoire attendue, une enfance conforme à ce qu'on peut se représenter d'une vie de famille dans les années 50 en Alberta. "These photographs are not about finding "the truth" of my childhood. They are childhood. A possible account." (1)Et plus loin : "this photograph is a visual signal of the unsayable." (2) "La photographie est le signe visible de l'indicible," et sert ici à amplifier le récit d'un traumatisme d'enfance qui n'est pas sans lien avec la stérilité dont souffre depuis J. Williamson. Dans un texte intitulé Le silence photographique, un geste provocateur (3), Nancy Pedri explique la démarche de J. Williamson comme la mise en évidence d'un silence photographique : "L'image photographique n'explique pas", écrit-elle. Bien au contraire, elle est "le lieu des illusions poétiques qui fonctionnent au-delà du compréhensible, au-delà du texte." (4)

La principale réponse de Janice Williamson à cet inceste et à cette stérilité sera d'adopter, un an après la parution de Crybaby !, une petite fille de 17 mois et née en Chine, dans le sud de la province de Guandong. Cette expérience donnera lieu à un autre récit autobiographique, où c'est d'une autre enfant dont il s'agira, comme une revanche accomplie, une maltraitance transformée en bonheur d'être mère à travers les frontières.
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(1) Janice Williamson, Crybaby!, Edmonton, NeWest, 1998, p.25/
(2) Janice Williamson, op. cit., p.29.
(3) Nancy Pedri, Le silence photographique, un geste provocateur, Littérature et Photographie, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2008
(4) Nancy Pedri, op. cit., p. 397.

Bibliographie de Janice Williamson
Tell Tale Signs: fictions
- Turnstone Press, 1991
Sounding Differences: Conversations with Seventeen Canadian Women Writers
(UTP, 1993)
Up and Doing: Canadian Women and Peace (Women's Press, 1989
Dangerous Goods: Feminist Visual Art Practices
(Edmonton Art Gallery, 1990)
Hexagrams For My Chinese Daughter: A Mother's Journal (à paraître)

16/11/2009

Sans soleil

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© Marie P. Courir les rues. Battre la campagne. Fendre les flots.

Aucune actualité autour de Sans soleil, le film de Chris Marker. Aucune hormis ces quelques phrases qu'on pouvait lire, voici deux ou trois jours, sur le site de Marie P. Ce sont les premières phrases du film qu'elle recopie, et elles préparent à un voyage dans les images : La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. II me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images - mais ça n’avait jamais marché. II m’écrivait : «... il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir.»

Plusieurs fois dans ma vie, j'ai rencontré des hommes ou des femmes pour qui ce film avait compté. Je suis allé le revoir avec Ana dans un cinéma de Madrid, quelques heures avant l'inhumation de son père. Elle tenait ma main dans la sienne, elle essuyait ses larmes avec mes doigts, et dans le noir elle écrivait des mots que prononçait la voix du film, les mots que les sous-titres avaient traduit en espagnol. Devant la tombe, elle a relu certaines des phrases du film, puis jeté le papier avec la terre, les fleurs, les sanglots.

Il m’écrivait que le secret japonais, cette poignance des choses qu’avait nommée Lévi-Strauss, supposait la faculté de communier avec les choses, d’entrer en elles, d’être elles par instant. Il était normal qu’à leur tour elles fussent comme nous - périssables et immortelles. Il m’écrivait: «L’animisme est une notion familière en Afrique, on l’applique plus rarement au Japon. Comment appeler alors cette croyance diffuse selon laquelle n’importe quel fragment de la création a son répondant invisible ? Quand on construit une usine ou un gratte-ciel on commence par apaiser le dieu propriétaire du terrain avec une cérémonie. Il y a une cérémonie pour les pinceaux, pour les bouliers, et même pour les épingles rouillées. Il y en a une, le 25 septembre, pour le repos de l’âme des poupées cassées. Les poupées sont accumulées dans le temple de Kiyomizu consacré à Kannon, la déesse de la compassion, notre Kwan-Yin, et on les brûle en public.

Jusqu'à relire hier le texte de Sans soleil que Marie P. m'envoyait, le mot poignance n'existait pas. Peut-être le connaissais-je, je n'en suis pas certain mais je ne m'en servais pas, trop éloigné des mots que d'habitude je vole à d'autres penseurs pour réfléchir aux images - Serge Gruzinski, Aby Warburg, Didi-Huberman ou encore Roland Barthes. Mais le mot poignance est un mot important, un mot dont je ne saurai plus me passer. En le lisant hier je découvrais un passage, et d'emblée je savais bien que je n'arriverais plus à réfléchir au pouvoir des photographie sans ce mot que Marie m'envoyait. Je ne sais pas comment lui dire merci, à elle dont je ne sais presque rien.

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© Chris Marker - Photogramme extrait du film Sans soleil

07/10/2009

Maintenant oui je vis dans leur monde

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Photo © ADELAP - Histoires - 2009

« Aujourd'hui je suis envahi par mes photos, je vis dans leur monde. Je n'ai jamais publié la plupart des choses que j'ai photographiées et je crois que je vais sortir des livres. En regardant en arrière, je m'aperçois que j'ai pas mal voyagé et qu'il y a très peu de différences entre les vies humaines. Elles ont un rythme qui se déroule de la même façon. Au fond j'ai fait un grand reportage sur la vie humaine. »

BRASSAÏ - Entretien avec Hervé Guibert. Le Monde, 1982. La photo, inéluctablement. Gallimard, Paris, 1999.

24/09/2009

Les noms de chaque visage sur les anciens clichés

Le nom de chaque visage

Il n'y avait pas de gare à Halabjah, pas de bus si l'on voulait s'y rendre depuis Kirkuk ou Mosul ; c'était un cul-de-sac au bout du Kurdistan Irakien ; Avec à l'est la frontière Iranienne, si bien que la route n'allait pas plus loin que ce bourg, comme si l'on avait fini par arriver au bout du monde. Le temps de reprendre son souffle, on comprenait pourquoi ce lieu ne pourrait plus s'effacer de la mémoire. Halabjah était un lieu de survie à l'écart. Et parce que la vie là-bas recommençait, j'étais prêt à y retourner prendre en photo les obstinés qui s'acharnaient dans les rues. J'étais prêt à photographier les visages, apprendre à ne pas oublier ces blessures dans leurs voix, cinq ans après, les voix de ceux qui étaient revenus pour y déblayer les décombres. Malgré la poussière et l'eau empoisonnées, malgré le nombre des tombes et des fosses communes qui avaient fini par encercler le village, ils déblayaient en continuant à chanter, si bien que leur chant avait fini par intégrer aussi le grain de la poussière.

J'avais noté les noms de chaque visage sur les anciens clichés, et je voulais découvrir maintenant ce qu'ils avaient pu devenir. Dans l'avion pour Bagdad je priais, moi qui n'ai jamais appris la moindre prière. Parce que ce sont nos frères. Je priais parce que ce sont nos frères. Si par miracle ils avaient trouvé la paix, celle qu'on peut éprouver en reconstruisant les murs d'une autre maison à partir des décombres de l'ancienne, ou bien s'ils continuaient d'errer de camp en camp au milieu des réfugiés, victimes presque sans forces et sans espoir, habitants d'un épicentre où les violences ne pouvaient pas cesser. Ils l'avaient appris sous les bombes, ils étaient Kurdes et en Irak c'était devenu pire qu'une malédiction, comme ils avaient appris ensuite que les frontières leur resteraient fermées, infranchissables avec femme et enfants.

Photo Emmanuel Smague : The martyred city of Halabjah