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21/03/2010

Rien ne compte pour vous que ceci : écrire

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"Quand paraît chez Gallimard l'édition Quarto, il y a une photo de vous, une photographie de Richard Avedon, à la une du Monde. Et je vois votre regard. Vous regardez l'objectif, droit devant, le regard est présent, tellement, vous ne regardez personne, moi, peut-être, puisque c'est moi qui vous regarde en ce moment, comment savoir, non je crois que vous êtes perdue, que le regard voit ce qui ne se voit pas, vous êtes au-delà de la présence. Je regarde encore cette photographie, je la découpe, je la scotche sur le mur en face du lit. Je ne vous regarde plus."

Yann Andréa, Cet amour-là.

23/11/2009

In Memory of the Late Mr. and Mrs. Comfort – A Fable by Richard Avedon

 

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Pour photographier la jeune fille et la mort

Si la figure du top-model aujourd'hui incarne l'impératif de la beauté publicitaire, il faut une certain sens de la provocation et du grotesque pour la mettre en scène face au personnage de la mort. En 1995, à l'âge de 70 ans, Richard Avedon utilisa les images de ce couple infernal pour tirer sa révérence au milieu de la mode qui l'avait adulé.

Les 22 tirages de la série In Memory of the Late Mr. and Mrs. Comfort – A Fable by Richard Avedon, conçus en 1995 pour le magazine The New Yorker sont en couleur, et c'est déjà un motif d'étonnement si l'on sait que l'oeuvre d'Avedon s'est faite en noir et blanc.

Les images de la série sont visibles ici, dans l'un des albums en zone de photolittérature.

Et nous recopions cet article de Christian Caujolle, paru dans Libération en 1995, à la publication des photos dans The New Yorker.

Avedon, son requiem pour la mode

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Ce sont des photos de mode, incontestablement. Avec mannequin, coiffeur, maquilleur, studio, assistants, mise en scène, éclairages et vêtements parfaitement lisibles des plus grands faiseurs européens, américains et japonais, de JP Gaultier à Yohji Yamamoto en passant par Versace, Miyake, Gigli, Helmut Lang ou Armani, entre autres. Mais ce sont des photos de mode comme on n'en avait jamais vu : des photos qui règlent leur compte à et avec la mode.

Sur vingt-six pages, en couleurs, et en repoussant en fin de numéro les traditionnelles mentions de marque, de casting et d'équipe, The New Yorker, cette bible du chic littéraire, fait évenement là où on ne l'attendait pas. En effet, la mode n'est pas son souci principal et il n'y a que deux ans  que The New Yorker, traditionnellement enrichi de travaux d'illustrateurs et peintres prestigieux ose la "vulgarité" de la photographie. Ce fût l'une des révolutions apportées par Tina Brown, ancienne responsable de Vanity Fair, lorsqu'elle prit les rênes de la vénérable institution. Elle le fit naturellement, avec le maximum de classe, en prenant sous contrat d'exclusivité - pour le rédactionnel - Richard Avedon qui, à 70 ans, était en train de préparer sa grande exposition pour le Whitney Museum et sa monumentale Autobiography (1). On avait déjà pu voir, il y a un an, un impressionnant portfolio consacré au clan Kennedy qui était pour le moins radical et critique. En page 130 du numéro du 6 novembre commence ce qu'on nous présente comme une "fable par Richard Avedon" et qui s'intitule : A la mémoire de feu Monsieur et Madame Comfort. Ce qui explique que le protagoniste principal de ce récit, associé à la top model Nadja Auermann, soit un squelette. On pourrait penser que le procédé est un peu lourd si l'ensemble, outre son époustouflant contrôle de la forme, ne déclinait pas un ensemble de points de vue très violents qui s'en prennent tout simplement au système de la mode. Pour éviter toute complaisance, le photographe introduit son propos par une double page dans laquelle est stylisée une séance de prise de vue, face à une ancienne chambre photographique en bois dans laquelle le photographe, assis et muni d'un déclencheur souple, n'est autre que la mort en costume rayé et chapeau mou. On pourra ainsi voir, entre autres saynètes édifiantes, la mort allumant la cigarette du modèle avec des billets de cent dollars, la mort pénétrant violemment le mannequin dans un coin de porte (fuck the fashion ?), la mode attrapée au filet par la mort, la mode posant en veuve extravagante dans un univers dévasté devant une cheminée surmontée d'un crucifix desserti, la mode se mirant dans un miroir brisé qui, de l'autre côté de l'image, révèle simplement la mort pour une allégorie du futile indépassable rattrapé par l'inévitable échéance, avant un étonnant final où la mort, doigt pointé devant elle, chasse la mode vers un univers de lianes vertes. Cet exercice de style, parfaitement littéraire et qui laisse place à une seule image - sublime - de la belle jeune femme balayant, vêtue d'une robe rouge de Yamamoto, les feuilles mortes du temps, apparaît comme un règlement de comptes.

Avedon est devenu célèbre au travers de son travail pour la mode, lorsque, sous la direction d'Alexey Brodovitch, il s'imposa à partir de 1945, comme le photographe fétiche de Harper's Bazaar pendant vingt ans avant de collaborer à Vogue, Look ou Life. En 1978, une rétrospective de trente ans de mode, accompagnée d'un album qui fait toujours référence, consacrait une carrière unique et installait l'image - partielle et passablement fausse si l'on prend la peine de regarder l'ensemble de l'oeuvre - d'un Avedon superstar, jet-set et photographe "de mode". Son Autobiography, qui mêlait de façon impressionnante tous les aspects de son travail et qui est définitivement marquée par une obsession de la mort (on songe entre autres à une double page dans laquelle son père sur son lit de mort et un mannequin posant en studio ont exactement le même rictus), annonçait aussi l'actuelle publication. Depuis dix ans, les photos de mode d'Avedon n'ont été que des travaux commerciaux, entre autres pour Versace, qui a signé avec lui un contrat d'exclusivité pour ses campagnes mondiales. En décidant, à 72 ans, de régler ses comptes avec le milieu qui l'a rendu célèbre, Richard Avedon ne provoque pas, ne triche pas, ne fait pas un "coup". Il balance simplement ce qu'il a sur le coeur, ce qu'il pense vraiment de la mode et nous dit qu'il ne veut plus être une fashion victim.

Christian CAUJOLLE

Devinette accessoire mais non gratuite : pourriez-vous citer, dans le monde, cinq titres de magazines capables de consacrer 26 pages à un tel travail ?

(1) Editions Schirmer-Mosel