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29/09/2009

Comme si tout à coup on retrouvait la connaissance de l'impossible qu'on avait à huit ans : le livre de Crin-Blanc

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Aux premières pages du livre de Crin-Blanc (1964), seize chevaux marchent ensemble jusqu'à la mer. Sans aucun texte, la double page en noir et blanc montre à l'enfant des chevaux indomptés, seuls au milieu d'une plage immense et désertée : aucune présence humaine à l'horizon, et sur la mer pas trace d'un seul navire. Dans les années 70, posé sur mes genoux d'enfant, le livre ouvert montre un monde d'avant l'homme : une terre ancestrale, un territoire animal où les clôtures n'ont pas encore morcelé l'espace. Et pourtant c'est la France, le pays où j'apprends à vivre à sept ans, dans une cité de la banlieue parisienne.

Quand j'ai retrouvé ce livre oublié dans la maison de mon père, j'ai pu en mesurer d'un seul coup l'incroyable beauté. J'utilise le mot incroyable parce qu'il s'agit d'une beauté convulsive, proche de celle que recherchait André Breton à travers Nadja et L'amour fou : une beauté fulgurante et sans aucune concession, dont la puissance se mesure à l'effet de fascination qu'elle exerce. Dans Crin-Blanc cette beauté provient d'un homme inclassable, épris de Camargue au point d'aller y vivre au milieu des chevaux et des taureaux. Denys Colomb de Daunant n'est pas seulement l'auteur de Crin-Blanc, il est aussi le passeur initiatique d'une terre restée primitive.

Parce qu'adulte j'avais lu tant de livres pour enfants, et parce qu'enfant je n'en avais pas d'autres que Crin-Blanc pour m'aventurer, je pouvais prendre conscience de l'énorme impact que ce seul livre avait eu sur toute mon existence. C'était difficile à penser. Etait-il possible de construire toute une vie à partir de ce qu'un seul livre vous apprend à sept ans ? Longtemps j'ai vécu dans un vallon au milieu de chevaux dont je m'occupais jour et nuit. Plus tard, en créant les éditions Où sont les enfants ?, je décidai d'éditer à mon tour des livres jeunesse un peu particuliers, ces livres où ce sont les photos qui racontent une histoire à l'enfant. Et l'an dernier, contre toute attente, j'ai quitté ma maison en lisière de forêt pour venir vivre au nord de la Camargue, dans ce pays qui sert de territoire à l'histoire de Crin-Blanc.

Ce livre je m'en souviens, je l'ai lu et relu à chacun de mes quatre enfants. Ses pages aujourd'hui se déchirent, sa couverture part en lambeaux mais je n'ai jamais pensé à racheter une édition plus récente. Pour quoi faire ? Mon livre de Crin-Blanc était devenu une espèce d'objet-fétiche, un livre de forces où ma tribu d'enfants avait deviné à son tour la sauvagerie d'une autre vie loin des villes, loin des grillages et des barres d'immeubles où des enfants d'aujourd'hui apprenaient à vivre à leur tour.

« Au sud de la France, là où le Rhône se jette dans la mer, il est un pays presque désertique appelé la Camargue, où vivent encore des troupeaux de chevaux sauvages. » Ce sont les premiers mots de Crin-Blanc, le commencement de cette histoire de liberté où un cheval sauvage et un enfant refusent de se soumettre aux tromperies des adultes. Au centre du livre, des photos en pleine page montrent le combat de deux chevaux. Les images terrifient, elles rendent compte d'une violence à l'état brut dont on a perdu la vision dans l'album jeunesse d'aujourd'hui. Incrusté dans ces photos, il y a de la sueur et du sang, le goût de la poussière et le souffle des bêtes. Plus aucun texte ne vient s'ajouter aux photos. La force est laissée nue, dans le silence de l'histoire et la beauté appartient maintenant à cette catégorie de «l'explosante-fixe» que définit André Breton aux dernières pages de L'amour fou.

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