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17/11/2009

La nuit, les livres, la connaissance de l'impossible qu'on avait à huit ans

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La nuit les livres reprennent ce pouvoir qu'ils perdent le jour aux yeux des adultes. La nuit la puissance leur revient, ils redeviennent un peu talismans entre les mains des enfants. A nouveau ils peuvent répandre - La rivière à l'envers - l'ancien appel des forêts primitives où va le lecteur pour se perdre. A nouveau l'amitié animale dans leurs yeux juste avant le sommeil - Chien bleu, Crin Blanc -

Je n'oublie pas ce petit garçon dont la maman nous a écrit : son fils avait deux ans, il glissait Litli soliquiétude sous son oreiller pour faire venir le bonhomme dans son rêve.

Dans La vie matérielle, Duras me parle à l'oreille de cette enfance presque nue face aux livres. Et morte elle a gardé cette voix éraillée de vieille femme prête à rire, elle veut me murmurer des horreurs qui font peur, des horreurs que j'essaie seulement d'écouter les yeux fermés, juste avant que le sommeil ne revienne : « C'est vrai, je confirme ce que je disais à Veinstein, il ne s'agit pas de souffrance mais de la confirmation d'un désespoir initial, d'enfance presque, on pourrait dire, juste, comme si tout à coup on retrouvait la connaissance de l'impossible qu'on avait à huit ans, devant les choses, les gens, devant la mer, la vie, devant la limitation de son propre corps, devant les arbres de la forêt auxquels on ne pouvait pas accéder sans risquer de se tuer, devant les départs sur les paquebots de ligne comme pour toujours, toujours, devant la mère qui pleure le père mort dans un chagrin que l'on sait enfantin et qui cependant peut nous l'enlever. » (Duras. Les forêts de Racine. La vie Matérielle, P.O.L., 1987)

La nuit c'est la force des livres, puisque après les avoir refermés près du lit ils reviennent. A travers veille et sommeil, ils envahissent le peu de mémoire qui restait, les yeux qu'on garde ouverts dans le noir, la rivière à l'envers dont les mots continuent.

T.

16/11/2009

Sans soleil

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© Marie P. Courir les rues. Battre la campagne. Fendre les flots.

Aucune actualité autour de Sans soleil, le film de Chris Marker. Aucune hormis ces quelques phrases qu'on pouvait lire, voici deux ou trois jours, sur le site de Marie P. Ce sont les premières phrases du film qu'elle recopie, et elles préparent à un voyage dans les images : La première image dont il m’a parlé, c’est celle de trois enfants sur une route, en Islande, en 1965. II me disait que c’était pour lui l’image du bonheur, et aussi qu’il avait essayé plusieurs fois de l’associer à d’autres images - mais ça n’avait jamais marché. II m’écrivait : «... il faudra que je la mette un jour toute seule au début d’un film, avec une longue amorce noire. Si on n’a pas vu le bonheur dans l’image, au moins on verra le noir.»

Plusieurs fois dans ma vie, j'ai rencontré des hommes ou des femmes pour qui ce film avait compté. Je suis allé le revoir avec Ana dans un cinéma de Madrid, quelques heures avant l'inhumation de son père. Elle tenait ma main dans la sienne, elle essuyait ses larmes avec mes doigts, et dans le noir elle écrivait des mots que prononçait la voix du film, les mots que les sous-titres avaient traduit en espagnol. Devant la tombe, elle a relu certaines des phrases du film, puis jeté le papier avec la terre, les fleurs, les sanglots.

Il m’écrivait que le secret japonais, cette poignance des choses qu’avait nommée Lévi-Strauss, supposait la faculté de communier avec les choses, d’entrer en elles, d’être elles par instant. Il était normal qu’à leur tour elles fussent comme nous - périssables et immortelles. Il m’écrivait: «L’animisme est une notion familière en Afrique, on l’applique plus rarement au Japon. Comment appeler alors cette croyance diffuse selon laquelle n’importe quel fragment de la création a son répondant invisible ? Quand on construit une usine ou un gratte-ciel on commence par apaiser le dieu propriétaire du terrain avec une cérémonie. Il y a une cérémonie pour les pinceaux, pour les bouliers, et même pour les épingles rouillées. Il y en a une, le 25 septembre, pour le repos de l’âme des poupées cassées. Les poupées sont accumulées dans le temple de Kiyomizu consacré à Kannon, la déesse de la compassion, notre Kwan-Yin, et on les brûle en public.

Jusqu'à relire hier le texte de Sans soleil que Marie P. m'envoyait, le mot poignance n'existait pas. Peut-être le connaissais-je, je n'en suis pas certain mais je ne m'en servais pas, trop éloigné des mots que d'habitude je vole à d'autres penseurs pour réfléchir aux images - Serge Gruzinski, Aby Warburg, Didi-Huberman ou encore Roland Barthes. Mais le mot poignance est un mot important, un mot dont je ne saurai plus me passer. En le lisant hier je découvrais un passage, et d'emblée je savais bien que je n'arriverais plus à réfléchir au pouvoir des photographie sans ce mot que Marie m'envoyait. Je ne sais pas comment lui dire merci, à elle dont je ne sais presque rien.

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© Chris Marker - Photogramme extrait du film Sans soleil

22/10/2009

Alix Cléo Roubaud tu nous manques

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Générique du film Les photos d'Alix, de Jean Eustache

Bonne nouvelle : Le court-métrage de Jean Eustache, Les photos d'Alix, est consultable en ligne sur le blog Les avant-dernières choses. Le film enregistre un dialogue très simple où Alix-Cléo Roubaud explique ses photos à Boris Eustache, qui joue le rôle du néophyte adolescent.  Peu à peu, l'écart se creuse entre les photos montrées et le commentaire qu'en donne la photographe :

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"Vertigo", photogramme extrait du film Les photos d'Alix, de Jean Eustache

Boris Eustache : Cette photo s'appelle Vertigo ?

Alix-Cléo Roubaud : Oui enfin ça s'appelle Vertigo pour des raisons purement anecdotiques, parce que j'ai vu Vertigo après avoir pris cette photo, c'est-à-dire la même après-midi mais enfin il n'y a pas beaucoup de rapport, sauf que je souffrais de vertiges assez aigus en la prenant, j'avais beaucoup bu, comme cette bouteille était à peu près vide, et enfin l'histoire est très étrange, l'histoire de la prise est assez particulière.

B.E. : Tu veux bien me la raconter ?

A-C. R. : Elle est fort obscène. J'étais en posture embarassante avec un ami qui... J'ai allumé une cigarette et il m'a dit : "Tu allumes une cigarette en ce moment, dans ces circonstances comme les putes d'Amsterdam" et j'ai dit "Oui, pourquoi pas, et puis non seulement je peux allumer une cigarette mais je veux prendre une photographie, alors j'ai pris cette photographie. Et il faisait très chaud, ce que j'ai essayé d'indiquer par ce coloriage maladroit à vrai dire... maladroit mais comme quoi une photographie peut être personnellement pornographique tout en étant publiquement décente. N'est-ce pas ?

Les photos d'Alix reste le dernier film qu'aura réalisé Jean Eustache, en 1980, peu de temps avant de se donner la mort.

LES PHOTOS D’ALIX
de Jean Eustache - Avec Alix Cleo-Roubaud, Boris Eustache - 1980 / 19min / Tamasa Distribution

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13/10/2009

Арсений Александрович Таковский

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Autoportrait © Andrei A Tarkovsky. All rights reserved

Arseni Aleksandrovitch Tarkovski, le père d'Andreï le cinéaste, était poète. Un poète qu'on commence à peine à lire en France grâce aux éditions Harpo (Jour d'hiver, poèmes traduits du russe par Christian Mouze, Harpo, 2001) ou Yellow now (Jean-Christophe Ferrari, Le Miroir de Andreï Tarkovski, Yellow Now, Côté films #14, 2009). Dans Le temps scellé, Andreï parle d'un poème de son père en voix off d'un film qu'il n'avait pu réaliser :

« Enfant, je fus malade
De faim comme d'effroi. J'ôte la peau des lèvres,
Les lèvres, je les lèche ; et je me rappelais
Cette fraîche saveur à peine un peu salée.»

Et maintenant les images telles que je les imagine :

Plan 1 : Plan général. Prise de haut, une ville à l'automne ou au début de l'hiver. Zoom avant lent sur un arbre contre un mur de monastère en crépi blanc.

Plan 2 : Plan rapproché. Panoramique bas-haut avec zoom avant simultané : une flaque d'eau, de l'herbe, de la mousse, filmées en gros plan, qui doivent apparaître comme un paysage. Dès le premier plan, on entend le bruit de la ville, brutal, persistant, qui diminue et s'arrête complètement à la fin du plan 2.

Plan 3 : Plan rapproché. Un feu de camp. Une main tend vers la flamme hésitante, presque éteinte, une enveloppe vieillie et froissée. Celle-ci prend feu. Panoramique bas-haut. Le père (l'auteur du poème) se tient près d'un arbre. Il regarde le brasier. Il se penche, visiblement pour raviver le feu.
Elargissement à plan général. Vaste paysage d'automne. Il fait gris. Loin, au milieu des champs, le feu de bois brûle. Le père ravive le feu, se tourne et s'éloigne de la caméra à travers le champ.
Zoom avant lent jusqu'à plan moyen. Le père continue à marcher. Zoom avant pour conserver la même proportion dans le cadre. Se tournant progressivement, il se place de profil et disparaît parmi les arbres. D'où apparaît son fils qui marche dans  la même direction.
Zoom avant lent sur le visage du fils qui, en fin de plan, sera presque collé à la caméra.

Andreï Tarkovski, Le temps scellé, Editions de l'étoile - Cahiers du cinéma, 1989, p. 85-87.

Le père et le fils parvenaient à se parler à travers films et poèmes. Tous deux travaillaient à construire quelques images, aussi manquantes que nécessaires. Ils imaginaient travailler à une oeuvre commune, ce qu'ils n'ont pu faire puisqu'Andreï avait choisi l'exil pour continuer à travailler. « L'image est quelque chose d'indivisible et d'insaisissable, qui dépend autant de notre conscience que du monde réel qu'elle tend à incarner. Si le monde est énigmatique, l'image le sera aussi. elle est une sorte d'équation qui désigne la corrélation existant entre la vérité et notre conscience limitée à son espace euclidien. Nous ne pouvons percevoir l'univers dans sa totalité. Mais l'image peut exprimer cette totalité. » (Le temps scellé, p. 100)

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Nostalghia © Andrei A Tarkovsky. All rights reserved