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16/10/2009

YLLA & LES ENFANTS DU PEUPLE SINGE

YLLA1911-1955.jpgElle photographiait les animaux et depuis longtemps, elle avait décidé d'en faire son métier, même si ça n'intéressait personne à Paris. Elle arrivait d'Autriche et cohabitait dans une chambre de bonne avec les animaux qu'elle prenait en photo. L'odeur de ménagerie impressionnait, qu'Ylla oubliait à force d'y vivre.

C'est en 1931 qu'elle arrive à Paris, où elle étudie la sculpture à l'académie Colarossi tout en travaillant comme assistant-photographe auprès d'Ergy Landau. C'est gâce à elle qu'elle fera sa première exposition l'année suivante, à la Galerie de La Pléiade, avant d'ouvrir son propre studio de photographie animale et d'entrer à l'agence Rapho.

En 1938, elle publie Petits et Grands avec un texte d'André Demaison, puis un livre avec le biologiste anglais Julian Huxley, Animal language qui inclue deux enregistrements de cris animaux.

Le cinéaste Jean Painlevé l'a rencontrée à plusieurs reprises, impressionné par ses portraits d'animaux. C'est lui qui raconte qu'en 1940, venant de perdre son ami journaliste face aux nazis, elle voulait tuer Daladier et le cherchait dans Paris. Plus tard, elle vécut sans argent à New York et partagea un atelier avec Tana Hoban. Du jour au lendemain, elle passa de la pauvreté à la célébrité après avoir été attaquée par le panda qu'elle photographiait. Les magazines américains qui refusaient ses photographies publiaient son portrait en première page et peu à peu, le nom d'Ylla allait devenir celui d'une légende.

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06/10/2009

Je ne peux dire ce que je vois dans vos images Alexandra

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Dans le fait de recevoir des photographies, la nuit quand on écrit et qu'on ouvre ses messages, il y a ce sentiment que c'est la même passion qu'on vient encore relancer, juste au moment du sommeil, jusqu'au moment de l'insomnie, jusqu'à demain la prochaine suffocation. Merci aux photographes qui m'envoient la nuit leurs images, qu'ils sachent ou pas ce que veut dire être affamé. Alexandra de Lapierre m'envoie tout à l'heure plusieurs photographies qui me ramènent à d'anciens textes que je lisais à Petersbourg, au mois de juin 1990. Des lettres de William  S. Burroughs à Allen Ginsberg, lues dans l'attente de mon premier enfant qui devait naître en juillet, relues comme si j'étais moi-même Allen Ginsberg, le 19 ème jour de cet été où la guerre froide se terminait quelque part entre Kiev et Berlin. Comme Sally Man, Alexandra photographie ses enfants et c'est d'amour que me parlent ses images. Amour-fascination sans limites, amour-tendresse-au-milieu-de-l'effroi et dans la prise aussi remonte ce sentiment animal qu'on aperçoit dans le regard des mères.

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Est-ce que je mélange tout ? Mais quand Allen Ginsberg photographie William Burroughs, il y a ce sentiment amoureux qui vient s'inscrire lui aussi dans l'image, à travers la lumière venue toucher les lèvres et le front, laissant dans l'ombre les deux yeux braqués sur l'objectif. Quand Alexandra de Lapierre photographie le regard fixe de son plus jeune enfant, il y a ce sentiment animal-amoureux dont l'image est pétrie. « Il n’y a pas d’accidents dans le monde de la magie. Et la volonté est un autre terme pour désigner l’énergie animée. »  Ce sont les mots de Burroughs, trouvés à l'intérieur de ses Essais qui viennent tout juste d'être traduits, et aussitôt recopiés à l'intérieur de mon carnet.

- Et c'est parce que ses mots me manquent que les photos de son visage sont nécessaires ici aussi.

ADELAP3.jpgJe ne peux pas résister. Je prends les images, je les affiche en plein écran et j'essaye de comprendre ce que me disent les yeux d'enfant que je regarde dans la pénombre, pendant qu'au dessus mes enfants dorment dans les étages. Ce qui me vient c'est l'archaïsme de la photographie, proche de ces mains négatives dont le contour se dessinait sur les parois de Pech-Merle. Je ne comprends pas tout mais le désir de se tenir silencieux et vivant face aux photos est aussi archaïque que la prise des images, projection d'une ombre et des lumières qui l'entaillent. Juste un peu de chair restituée, le grain de la peau regardée et dessous tout le sang dont on sait l'existence, à la surface seulement le tremblement. Le reste est encore hors de portée, entassé à l'intérieur d'un halo incompréhensible sans le poème de Hasuo :

Tout en larmes
Assis il raconte
Sa maman l'écoute

(traduction Maurice Coyaud)


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05/10/2009

Dominique Darbois et l'enfant au loin


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Pierre Amrouche, l'auteur d'Afrique Terre de femmes qui est aussi expert en art africain, vit aujourd'hui au Togo où il écrit de la poésie. Dans Terre d'enfants (2004), il explique sa trajectoire par la lecture de Parana le petit indien (1953), le premier livre pour enfants de Dominique Darbois : «ma vocation était née ce jour-là, vivre dans la nature au milieu des peuples libres. »

Les livres de Dominique Darbois, parce qu'ils sont illustrés de photographies, révèlent à l'enfant-lecteur une double liberté : celle de l'auteur-photographe qui transforme la vie quotidienne d'un enfant en véritable aventure, et celle de l'enfant photographié qui, à l'intérieur d'une culture traditionnelle encore basée le plus souvent sur la chasse et la pêche, imagine des jeux qui prennent souvent les dimensions d'une aventure humaine. Ces livres racontent un monde où l'aventure n'est pas encore interdite ou virtuelle, un monde d'arbres et d'animaux où les vivants se confrontent et s'apprennent.

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Est-ce parce que Dominique Darbois s'est construite une existence d'aventurière qu'elle a pu donner cette dimension d'aventure permanente aux vies d'enfants qu'elle raconte ? Prisonnière à 16 ans au camp de Drancy, elle ne va pas tarder à entrer dans la résistance avant de rejoindre, dès la libération, les forces féminines de l'armée française en s'inventant un nom – Darbois - et en trichant sur son âge. Elle partira sur le front d'Alsace-Lorraine avant de rejoindre l'Indochine où elle deviendra lieutenant. Elle survivra à une tentative d'assassinat à Hanoï, avant d'approcher à Calcutta des enfants errants au milieu des cadavres. Elle n'est pas encore photographe, mais elle ne va pas tarder à retourner là-bas faire le portrait des enfants d'Inde et de Chine.

L'aventure photographique

TACHO-Couv1.jpgLa photo, Dominique Darbois l'apprendra auprès de Pierre Jahan en 1947. Dès 1950, c'est André Gide qu'elle photographie pour illustrer un texte de Jean Cocteau. Avec deux comparses, elle monte alors une expédition dans une partie inexplorée d'Amazonie qui durera presque un an, à la rencontre des indiens wayanas. « Les enfants étaient libres, ils faisaient ce qu'ils voulaient, je n'ai pas entendu de pleurs, ni de dispute, » raconte-t'elle. Sur leurs corps, enduits de la teinture rouge du roucou, étaient dessinés leurs rêves et leurs désirs d'enfants. C'est là, dans le village de Yanamalé que Dominique Darbois rencontrera Parana, 6 ans, qui deviendra le personnage de son premier livre. Elle partagera son existence et celle de son jeune chien « le temps de quatre lunes », et inventera ce livre précurseur que Nathan publiera à son retour. C'est Claude Nathan, le fils de l'éditeur, qui aura l'idée de créer Les enfants du monde, une collection de livres pour enfants sur ce principe : pour réaliser ces vingt livres qui paraîtront jusqu'en 1978, elle apprendra à piloter des avions et des attelages de chiens, affrontera les tracasseries douanières et administratives de plusieurs régimes communistes sans jamais baisser les bras. Il en reste ces vingt portraits d'enfants qu'on n'oublie pas, pour effacer l'étoile de tissu jaune que Dominique Darbois porta à la fin de sa propre enfance, dans les rues de Paris. L'enfance est un eden, disent ses vingt livres, l'enfance est un âge d'or et ses photos ne veulent pas raconter autre chose, se refusant toujours à montrer la violence. Pas d'enfants-soldats ici, pas d'enfants traqués, l'étoile jaune a suffi. Et ces enfants qui partirent de drancy vers Auschwitz, elle se souvient les avoir vus monter dans les wagons. La beauté d'une civilisation se juge peut-être aussi à l'enfance qu'elle donne à vivre, au nombre de victimes et d'orphelins qu'on pourra dénombrer dans une population d'enfants.

La beauté des livres de Dominique Darbois, leur invention graphique et la tendresse de leurs récits aura enseigné aux enfants un sentiment de l'aventure, l'intuition que l'enfance demeure dans l'existence humaine la traversée d'une expérience commune, une audace face au monde qu'il faut apprendre à explorer, sous toutes ses latitudes.

03/10/2009

Filles et dragons dans les yeux de Terek

006.JPGTerek dessine des chevaliers, puis des dragons et des requins volants au milieu des visages. Le soir, quand il rentre de l'école il déplie son dessin qu'il a montré dans la cour de récré, il s'asseoit à la table où on prépare à manger et sans rien dire, il continue son dessin en écoutant Eminem. Je me souviens d'autres dragons dessinés dans son dos il y a longtemps, pour les photos de Petite brouette. Terek avait 4 ans, c'était Théo qui dessinait les plus belles têtes de mort.

Tout passera par le dessin. Terek s'en est fait le serment, Aude l'a juré à minuit dans son lit. Tout ce qui ne sera pas dessiné n'existera plus jamais dans nos têtes. Le jardin sera déserté et les tigres s'en iront dormir au fond des cages, dans le camion-remorque du petit cirque en allé. Aucun spectacle n'aura lieu si le chapiteau n'est pas d'abord dessiné sur la feuille de papier, regardez bien, un chapiteau plus léger que le vent, plus noir aussi que l'ancienne encre oxydée, plus merveilleux que le magicien d'Oz à l'écran.

Les enfants dessinent les mots du règlement qu'ils accrochent à la porte des chambres. Le monde d'Aude est constitué de personnages liliputiens qui parlent par onomatopées. En octobre ils ouvriront deux fois les yeux, une première fois le dernier jour d'école, une autre fois dans la nuit du dimanche. En novembre ils raconteront le rêve du poisson, l'album du grand silence que préparait Madame Brouillard depuis des lustres. Je crois qu'en décembre ils seront tous guéris du réglement, prêts à jeter les cailloux du sentier dans la soupe aux orties.

Et maintenant, qui est Leàn et à quels mots vont puiser ses pensées ? Quels mots dans sa tête quand elle nage, respire une fois à droite une fois à gauche, quels mots dans son cerveau quand elle s'en va voler l'image du tigre qu'elle offrira tout à l'heure à sa soeur ?

Les pères ne savent pas tout, et celui de Leàn est très mauvais au jeu des devinettes. Dans une enveloppe rouge il y a les mots qu'elle écrivait pour Aude. Rue des bergères, dans la petite boite aux lettres en carton il y a la lettre d'amour qu'elle écrivait pour sa soeur. Quand a-t'elle aimé les mots pour la première fois ? Et dans la nuit de septembre, la voix de Leàn a prononcé un par un tous les mots de Stendhal. Dans la chambre de lecture où elle attend Nala, elle a résisté au sommeil  pour lire Les éveilleurs.

edith2.jpgEt puis à Paris Edith de CL m'a raconté mille histoires, un peu comme celles qu'elle recopie entre les pages d'Alma Soror. L'histoire du vieux professeur de Quechua qui habitait l'immeuble en ruines. Quand elle passait lui rendre visite, elle apercevait l'homme attablé par un grand trou dans le mur, à côté de la porte où elle frappait quand même avant d'entrer. Mais c'est une autre histoire que je veux répéter, une plus belle encore où c'est Sara qui joue le rôle de la fée.

Parce qu'elle invente des histoires en papiers déchirés, Sara va parfois rencontrer les enfants des écoles. Je ne sais pas ce qu'elle leur dit de son métier, mais j'imagine que les enfants n'oublient pas tout le sara.jpglendemain. Ils retiennent ce qui a écarté l'obscurité, ce qui peut défaire un moment le boucan permanent des écrans. Ils retiennent la voix douce qui dit les mots usés en souriant, pour que l'écho des anciens mots dure plus longtemps à l'intérieur des pensées. Un jour Sara demande aux enfants d'imaginer qu'ils ont une fée. Un  ange qui veille sur eux, que les autres ne voient peut-être pas mais dont ils peuvent eux ressentir la présence. Elle dit qu'un jour l'ange leur écrit une lettre. Un petit bout de papier avec une phrase pliée en deux dans le creux de la main. Au stylo bille, les enfants écrivent ce que l'ange a écrit. Sur la plupart des papiers, c'est le même message qu'on lira. Juste trois mots, ceux des chansons et des poèmes. Juste JE T'AIME, les mots qu'écrivent les fées aux enfants dans l'école.

On dirait le commencement secret d'un album à venir. Un album comme ceux qu'invente Sara sans les mots, ou bien comme ceux qu'écrit Edith à partir des présences animales. Est-ce qu'on peut s'emparer d'une histoire aussi troublante, juste pour en faire un livre d'enfant ?

sararevolt.jpgParfois la nuit s'arrête et on peut mélanger tous les rêves, les anciens livres aux histoires entendues au milieu du voyage. Et parce que c'est beau, je recopie juste ce qu'écrivait Edith à Sara, une fille à sa mère dans une autre tribu : Ferme les yeux et écoute le vent des hêtres et des mers de Vendée, Sara ; car comme le dit Saint-Exupéry, "on est de son enfance comme on est d'un pays". Et j'ai vécu avec quelqu'un qui venait d'une enfance lointaine où les noms des états civils n'existent pas.

 

T.

 

 

29/09/2009

Comme si tout à coup on retrouvait la connaissance de l'impossible qu'on avait à huit ans : le livre de Crin-Blanc

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Aux premières pages du livre de Crin-Blanc (1964), seize chevaux marchent ensemble jusqu'à la mer. Sans aucun texte, la double page en noir et blanc montre à l'enfant des chevaux indomptés, seuls au milieu d'une plage immense et désertée : aucune présence humaine à l'horizon, et sur la mer pas trace d'un seul navire. Dans les années 70, posé sur mes genoux d'enfant, le livre ouvert montre un monde d'avant l'homme : une terre ancestrale, un territoire animal où les clôtures n'ont pas encore morcelé l'espace. Et pourtant c'est la France, le pays où j'apprends à vivre à sept ans, dans une cité de la banlieue parisienne.

Quand j'ai retrouvé ce livre oublié dans la maison de mon père, j'ai pu en mesurer d'un seul coup l'incroyable beauté. J'utilise le mot incroyable parce qu'il s'agit d'une beauté convulsive, proche de celle que recherchait André Breton à travers Nadja et L'amour fou : une beauté fulgurante et sans aucune concession, dont la puissance se mesure à l'effet de fascination qu'elle exerce. Dans Crin-Blanc cette beauté provient d'un homme inclassable, épris de Camargue au point d'aller y vivre au milieu des chevaux et des taureaux. Denys Colomb de Daunant n'est pas seulement l'auteur de Crin-Blanc, il est aussi le passeur initiatique d'une terre restée primitive.

Parce qu'adulte j'avais lu tant de livres pour enfants, et parce qu'enfant je n'en avais pas d'autres que Crin-Blanc pour m'aventurer, je pouvais prendre conscience de l'énorme impact que ce seul livre avait eu sur toute mon existence. C'était difficile à penser. Etait-il possible de construire toute une vie à partir de ce qu'un seul livre vous apprend à sept ans ? Longtemps j'ai vécu dans un vallon au milieu de chevaux dont je m'occupais jour et nuit. Plus tard, en créant les éditions Où sont les enfants ?, je décidai d'éditer à mon tour des livres jeunesse un peu particuliers, ces livres où ce sont les photos qui racontent une histoire à l'enfant. Et l'an dernier, contre toute attente, j'ai quitté ma maison en lisière de forêt pour venir vivre au nord de la Camargue, dans ce pays qui sert de territoire à l'histoire de Crin-Blanc.

Ce livre je m'en souviens, je l'ai lu et relu à chacun de mes quatre enfants. Ses pages aujourd'hui se déchirent, sa couverture part en lambeaux mais je n'ai jamais pensé à racheter une édition plus récente. Pour quoi faire ? Mon livre de Crin-Blanc était devenu une espèce d'objet-fétiche, un livre de forces où ma tribu d'enfants avait deviné à son tour la sauvagerie d'une autre vie loin des villes, loin des grillages et des barres d'immeubles où des enfants d'aujourd'hui apprenaient à vivre à leur tour.

« Au sud de la France, là où le Rhône se jette dans la mer, il est un pays presque désertique appelé la Camargue, où vivent encore des troupeaux de chevaux sauvages. » Ce sont les premiers mots de Crin-Blanc, le commencement de cette histoire de liberté où un cheval sauvage et un enfant refusent de se soumettre aux tromperies des adultes. Au centre du livre, des photos en pleine page montrent le combat de deux chevaux. Les images terrifient, elles rendent compte d'une violence à l'état brut dont on a perdu la vision dans l'album jeunesse d'aujourd'hui. Incrusté dans ces photos, il y a de la sueur et du sang, le goût de la poussière et le souffle des bêtes. Plus aucun texte ne vient s'ajouter aux photos. La force est laissée nue, dans le silence de l'histoire et la beauté appartient maintenant à cette catégorie de «l'explosante-fixe» que définit André Breton aux dernières pages de L'amour fou.

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