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13/02/2010

Fabrique de photolittérature

h4b006.jpg" Rigor of beauty is the quest. But how will you find beauty when it is locked in the mind past all remonstrance ?" (1)
C'est l'incipit du Paterson de William Carlos Williams. Qu'Yves di Manno a retraduit en français pour José Corti, 25 ans après sa première traduction réalisée pour Flammarion. Et dans la langue de Lautréamont c'est autre chose, une langue moins directe et chargée par l'écho d'autres chants :
"Nous voulons atteindre à la rigueur de la beauté. Mais comment retrouver la beauté alors que c'est l'esprit qui l'emprisonne, sans qu'elle puisse protester ?"
(2)

Dans son autobiographie, William Carlos Williams écrivait : "Même si le meilleur service que le poète rend au monde est de révéler une présence secrète et sacrée, les gens ne savent pas de quoi il parle. (...) C'est pour cette raison que je me suis mis à écrire Paterson : en réalité, l'homme est une ville et pour le poète, il n'est d'idées que dans les choses. (3)
W.C.Williams parlait de fabriquer un poème, au sens où un artisan fabrique un objet qu'il cherche à améliorer. Au sens où Jean-Luc Godard fabrique ses Histoires du cinéma, en bricolant textes & images, avec l'amplification dramatique que procure la bande-son.

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Imaginons un lieu de fabrication. Un lieu pour produire de la photo-littérature, une maison avec à l'intérieur des chambres et plusieurs ateliers. Quelques personnes y travaillent, attentives les unes aux autres, peut-être amoureuses. La photolittérature serait une création collective, à la manière dont se produisent depuis toujours les films de cinéma. Il y faut une équipe réduite et du temps, plusieurs années à explorer, approcher, accoupler textes et images pour atteindre à la rigueur de la beauté.  Et si c'est l'esprit qui l'emprisonne, il faudra inventer une technique, une manière aussi de travailler sans écarter l'instinct. Ce serait une maison d'édition pour la photolittérature, à mettre d'urgence en orbite.

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(1) William Carlos Williams, Paterson. Edts New Directions Paperbook, 1946.
(2) William Carlos Williams, Paterson. Traduction Yves di Manno. José Corti, 2005.
(3) William Carlos Williams, Autobiographie, p. 442. Gallimard, 1973.
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Images extraites de Histoires du cinéma, Jean-Luc Godard, 1999.


06/11/2009

La photo comme une arme

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5 fingers, Photocollage, 1928 © John Heartfield

Pas de doute, JOHN HEARTFIELD est un sacré bonhomme. Il a mené, contre Hitler, une espèce de guerre par les images, un conflit de basse-intensité qui a réussi à détourner quelques belles âmes des sirènes du nazisme. Entre 1930 et 1938, il a réalisé plus d'une centaine de collages publiés dans la revue AIZ (Die Arbeiter-Illustrierte-Zeitung), ainsi que des couvertures d’ouvrages, de revues et de tracts, conçus ou illustrés par l’artiste pour les éditions Malik (Berlin). L’essentiel du fonds est actuellement conservé dans la collection de l’Instituto Valenciano de Arte Moderno en Espagne (IVAM). Aux documents édités s’ajoutent douze photomontages originaux appartenant aux collections de l’Akademie der Künste à Berlin.

D’abord acteur du très politique groupe dadaïste de Berlin avec son frère Wieland Herzfelde, fondateur des éditions Malik, et George Grosz, John Heartfield s’illustre rapidement dans le genre du photomontage qu’il inscrit dans la grande tradition satiriste. Témoin des crises successives qui secouent la République de Weimar jusqu’à l’arrivée du nazisme, il dénonce, par le biais de l’organe communiste AIZ, les compromissions politiques et les coups de force qui amenèrent Hitler au pouvoir.

Parallèlement, John Heartfield mène une véritable guerre de communication contre l'obscurantisme et la propagande nazie, désignant avec virulence les atteintes successives aux libertés et aux personnes. Ses positions lui valent d’être menacé, puis contraint à s’exiler pour Prague en 1933, comme de nombreux artistes et intellectuels. Il continue toutefois de livrer régulièrement ses photomontages pour l’AIZ, qui se voit rebaptisé VI (Volks Illustrierte) en 1936. L’annexion de la Tchécoslovaquie en 1938 signe l’arrêt de mort de la revue et contraint Heartfield à un second exil vers Londres.

J.Heartfield.jpgDepuis son adhésion au Parti Communiste Allemand en 1919, Heartfield n’a cessé de servir la cause révolutionnaire, mettant l’ensemble de sa production artistique au service du combat politique sous le slogan :" Utilisez la photographie comme une arme ! ". Une arme qu’il dirige contre l’ordre nazi avec un talent qui le place aussi bien aux côtés des plus grands caricaturistes comme Daumier que parmi les pionniers des avant-gardes artistiques. Ses œuvres n’ont rien perdu de leur puissance évocatrice et beaucoup d’entre elles ont acquis une valeur de symbole universel de la lutte contre l’oppression.

L’exposition des oeuvres de John Heartfield à Strasbourg, au musée d'art moderne en 2006 a été l'occasion de voir des œuvres connues et largement diffusées mais très rarement exposées en France. Elle a contribué à la connaissance de cet artiste majeur, en rendant compte d’une œuvre dont l’influence est considérable, mais aussi d’une figure qui constitue un modèle de l’artiste engagé.

L’exposition était accompagnée d’un catalogue rempli d'images rares ou inédites, regroupant les travaux peu connus de David Evans, Carlos Pérez, Emmanuel Guigon, Franck Knoery et Michael Krejsa ainsi que des écrits de Heartfield, traduits pour la première fois en français.

Et pour les curieux, plein d'autres images de John Heartfield dans les zones de photolittérature.


Photocollage © John Heartfield

15/10/2009

Constellations d'Alma Soror

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Alma soror c'est une constellation, les bords sont difficiles encore à repérer, de même les personnages et les légendes qui la traversent. C'est une constellation sombre, où les histoires d'amour répètent tous leurs ratages en obligeant à trouver d'autres issues. Il y a à l'intérieur des images et des musiques, des langues en voie de disparition et des soubressauts de pensées violentées, macérées et dépecées avant d'étinceler à nouveau à travers les vitres du bar.

Il y a eu dans le sillage d'Alma Soror l'aventure Villabar et maintenant c'est une ballade qui va ressusciter, forcément, tellement c'était une aventure nécessaire, une expérience pour échapper à l'horreur programmée dans l'abandon définitif de la littérature.

Il y a les luttes d'un capitaine de l'angoisse animale, comme un enfant perdu de Venaille et que Venaille ne connaît pas, ignorant encore de ses germinations secrètes.

Il y a les images déchirées de Sara et des milliers de photos où la beauté fulgure encore un peu avant d'effacer le sentiment de solitude.

Il y a l'errance du coeur et l'amour du chant, l'histoire d'un art qui n'existe toujours pas, la fascination pour la pensée mathématique et peu à peu ça fait constellation, miroir pour ennivrer-éblouir-fasciner ceux qui auraient encore au ventre la rage de venir lire.

Il y a la nuit pour écrire et la journée pour marcher dans Paris ou sur les plages de l'Atlantique en inventant des biographies qui manquent encore à notre siècle, il y a la beauté du visage qui écrit sous les masques et puis la tentative de contrebande, toutes ces histoires inventées avec des corps photographiés à l'intérieur des bars et des dimanches où l'on s'ennuie.

C'est une constellation, les bords sont difficiles encore à repérer mais le coeur est vivant comme un sexe qui se gorge du sang devenu plus épais, presque une boue dans les veines, un delta presque bleu sous la peau.

L'étrange est la forme que prend le beau quand le beau est sans espérance, écrivait Volodine. Et la constellation Alma soror est étrange, par impossibilité provisoire du beau qui fulgure, en attendant l'explosante-fixe et l'érotique-voilée.

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13/10/2009

Арсений Александрович Таковский

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Autoportrait © Andrei A Tarkovsky. All rights reserved

Arseni Aleksandrovitch Tarkovski, le père d'Andreï le cinéaste, était poète. Un poète qu'on commence à peine à lire en France grâce aux éditions Harpo (Jour d'hiver, poèmes traduits du russe par Christian Mouze, Harpo, 2001) ou Yellow now (Jean-Christophe Ferrari, Le Miroir de Andreï Tarkovski, Yellow Now, Côté films #14, 2009). Dans Le temps scellé, Andreï parle d'un poème de son père en voix off d'un film qu'il n'avait pu réaliser :

« Enfant, je fus malade
De faim comme d'effroi. J'ôte la peau des lèvres,
Les lèvres, je les lèche ; et je me rappelais
Cette fraîche saveur à peine un peu salée.»

Et maintenant les images telles que je les imagine :

Plan 1 : Plan général. Prise de haut, une ville à l'automne ou au début de l'hiver. Zoom avant lent sur un arbre contre un mur de monastère en crépi blanc.

Plan 2 : Plan rapproché. Panoramique bas-haut avec zoom avant simultané : une flaque d'eau, de l'herbe, de la mousse, filmées en gros plan, qui doivent apparaître comme un paysage. Dès le premier plan, on entend le bruit de la ville, brutal, persistant, qui diminue et s'arrête complètement à la fin du plan 2.

Plan 3 : Plan rapproché. Un feu de camp. Une main tend vers la flamme hésitante, presque éteinte, une enveloppe vieillie et froissée. Celle-ci prend feu. Panoramique bas-haut. Le père (l'auteur du poème) se tient près d'un arbre. Il regarde le brasier. Il se penche, visiblement pour raviver le feu.
Elargissement à plan général. Vaste paysage d'automne. Il fait gris. Loin, au milieu des champs, le feu de bois brûle. Le père ravive le feu, se tourne et s'éloigne de la caméra à travers le champ.
Zoom avant lent jusqu'à plan moyen. Le père continue à marcher. Zoom avant pour conserver la même proportion dans le cadre. Se tournant progressivement, il se place de profil et disparaît parmi les arbres. D'où apparaît son fils qui marche dans  la même direction.
Zoom avant lent sur le visage du fils qui, en fin de plan, sera presque collé à la caméra.

Andreï Tarkovski, Le temps scellé, Editions de l'étoile - Cahiers du cinéma, 1989, p. 85-87.

Le père et le fils parvenaient à se parler à travers films et poèmes. Tous deux travaillaient à construire quelques images, aussi manquantes que nécessaires. Ils imaginaient travailler à une oeuvre commune, ce qu'ils n'ont pu faire puisqu'Andreï avait choisi l'exil pour continuer à travailler. « L'image est quelque chose d'indivisible et d'insaisissable, qui dépend autant de notre conscience que du monde réel qu'elle tend à incarner. Si le monde est énigmatique, l'image le sera aussi. elle est une sorte d'équation qui désigne la corrélation existant entre la vérité et notre conscience limitée à son espace euclidien. Nous ne pouvons percevoir l'univers dans sa totalité. Mais l'image peut exprimer cette totalité. » (Le temps scellé, p. 100)

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Nostalghia © Andrei A Tarkovsky. All rights reserved

Chercher à l'intérieur

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Sens interdit, juin 2009 - © Cathy Garcia - Tous droits réservés


« Programme Pinocchio. L’humain doit disparaître, seules doivent demeurer les panoplies.

La fatalité est une arme de contrôle massif. Un bain de ciguë où clapotent les siècles.

Les fils à couper sont intégrés, il faut donc les chercher à l’intérieur. »


Cathy Garcia. Trans(e)création, ou l'art de sabrer le poulpe et la pulpe. Edts dlc, 2009.


C'est un livre qui vient de paraître, dont j'ai reçu ce matin des fragments. Comme des nouvelles de son auteur, Cathy Garcia dont les poèmes souvent me parlent. Il y a aussi ce blog où elle photographie le causse, Délit de photos, reprenant ce mot utile et inquiétant - délit - qui sert aussi de titre à la revue qu'elle anime, Nouveaux délits. "C'est une petite revue qui se veut grande sentimentale, elle aime être caressée, n'a pas peur de passer de mains en mains", écrit-elle.

 

C'est pourtant là que j'ai trouvé, un jour et au milieu de cent poèmes, cette idée-force de Philippe Jaccottet : Pour nous qui vivons de plus en plus entourés de masques et de schémas intellectuels, et qui étouffons dans la prison qu’ils élèvent autour de nous, le regard du poète est le bélier qui renverse ces murs et nous rend, ne serait-ce qu’un instant, le réel ;  et avec le réel, une chance de vie.