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09/11/2009

cet arrangement né du désir et du hasard

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Sur la couverture, deux noms sont écrits côte à côte. Celui d'Annie Ernaux et celui de l'homme qu'elle a rencontré, Marc Marie, son amant le temps du livre, de mars 2003 à janvier 2004. C'est le livre d'un couple et non pas d'un duo, l'un ne s'est pas chargé du texte pendant que l'autre fabriquait les images, comme on fait d'habitude les livres photo. Non, ici ils sont tous deux aux textes et aux photos, maîtres d'une cérémonie amoureuse et sexuelle où les photos, au nombre de quatorze, enregistrent le fouillis d'habits et de chaussures jetés au sol avant l'étreinte, "cet arrangement né du désir et du hasard, voué à la disparition."

"De geste spontané, l'acte de photographier est devenu rituel." (1)

Les corps seront donc absents des clichés. La scène sexuelle qui a suivi l'abandon des vêtements n'est pas non plus racontée. C'est une autre scène qui se joue dans le temps des récits à deux voix, celle du cancer dont souffre Annie Ernaux, de la thérapie jusqu'à l'opération.

"Les photos mentent, toujours,"écrit-il au 25 décembre. (2)

"Ici je suis morte", semble-t-elle lui répondre. (3) Et la mort, la menace de la mort accompagne le rituel des amants, tout en lui conférant une profondeur romanesque qui inquiète, longtemps après la lecture achevée. "Durant plusieurs mois, nous ferons ménage à trois, la mort, A., et moi."(4) "Comme si l'écriture des photos autorisait celle du cancer. Qu'il y ait un lien entre les deux." (5) Si Annie Ernaux continue d'apparaître dans la presse, de publier d'autres livres après L'usage de la photo, c'est qu'elle a survécu à cette histoire. Les années, son dernier roman, devient alors l'ouvrage d'une survivante, et ses phrases y prennent la force des sentences, un caractère ultime et peut-être apaisé, un peu miraculeux. Son visage de femme aujourd'hui vient frapper, mis à nu, un visage en offrande.

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Pendant le temps, neuf mois, où se prenaient ces "photos amoureuses" (6), le corps d'Annie Ernaux "a été investi et photographié des quantités de fois sous toutes les coutures et par toutes les techniques existantes ( Mammographie, drill-biopsie du sein, échographie des seins, du foie, de la vésicule (...). J'en oublie sûrement)". L'expérience des "photos amoureuses", qu'elle prend plaisir à décrire et scruter, vient barrer l'invasion des clichés médicaux, qu'elle se refuse à voir.

Le livre ne raconte qu'une tentative, celle d'un dispositif amoureux de photos et de textes. Avec application, à force de désir et de patience, le fragile dispositif parviendra à écarter l'obsession de la mort : pouvoir de la photolittérature et des "organisations inconnues d'écriture." (7)

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(1) L'usage de la photo, folio, p. 41, la composition du couloir.
(2) L'usage de la photo, folio, p. 182, dans le miroir.
(3) L'usage de la photo, folio, p. 188, le paradoxe de la photo.
(4) L'usage de la photo, folio, p. 103, spectateurs accidentels.
(5) L'usage de la photo, folio, p. 76, les grandes vacances.
(6) L'expression "photo amoureuse" est prise au livre d'Hervé Guibert, L'image fantôme, Minuit, 1981
(7) L'usage de la photo, folio, p. 76, les grandes vacances.

27/10/2009

Zoran et la peinture

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Gare venezia.JPGAvec le vent le soir devient rose et sur la terrasse, j'observe les jeux du crépuscule en sirotant la grenadine des enfants. J'ai ramené dans mon sac le dernier livre offert à Madeline, roman d'amour qui me parle de Venise et de Zoran Music, un peintre qui a vécu là-bas les dernières années de sa vie, rescapé de Dachau.

A l'atelier des Beaux-Arts où j'apprenais la peinture à Paris, Zoran Music était venu nous parler de ses couleurs, presque aussi pâles qu'un vieux drap lavé trop souvent quand il sèche au soleil :zoran_music.jpg «J’aurais voulu que la lumière sorte de la toile», expliquait-il. Sa voix tremblait de vieillesse mais je me souviens de la phrase pour l'avoir notée dans un carnet d'atelier, puis répétée à Marcelin qui écrivait son livre sur Giorgone, et enfin pour l'avoir recopiée vingt ans plus tard dans le livre de Théo. Et je commence seulement à comprendre, à pénétrer maintenant la phrase du très vieux peintre. Zoran Music utilisait l'acte de poser la couleur comme une méthode de désenvoûtement.zm.gif Il tremblait à chaque coup de pinceau, il lui fallait désactiver la hantise des images ramenées de Dachau, ces visages émaciés de déportés où l'on pouvait deviner le masque du cadavre qu'ils allaient devenir. Seule Venise, le livre de Madeline raconte les dessins du charnier de Dachau, puis la tentative de peindre l'extrême civilisation vénitienne après la barbarie : la couleur qui poudroie sous les yeux,  l'architecture envahie d'eau, l'aqua alta comme une menace qu'on traverse malgré tout. Dans Venise les chats se cachent et Zoran peint. Il ne sait pas comment faire autrement. Et sa peinture, racontée dans le roman de Claudie Gallay, permet peu à peu de réapprendre à aimer.

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Zoran Music, Venezia, 1979.

D'accord je continue mon chemin, je n'irai pas demain à Venise - David excuse-moi - mais je vais reprendre la peinture - David merci de ta lettre au sujet des objets Am, et je cherche mes mots. Demain j'irai peindre à nouveau, amoureux fou de la marchande de livres pour enfants, amoureux des yeux bleus de l'eau vive je veux retrouver le plaisir des couleurs. Comme dans cette toile - V O R - dont tu m'as envoyé la photo, peinte à l'automne 1990 avec Théo dans son couffin à l'atelier près de moi : Il s'endort la toile est blanche, il se réveille la toile est peinte. Je l'avais presque oublié: ses yeux quand il les rouvre et reste à regarder l'image apparue. Après demain, quand les enfants reviendront de vacances je partagerai la peinture avec eux : broyer les couleurs, mélanger l'huile de lin au baume de Venise et à l'essence de Térébenthine, charger le pinceau et déposer la couleur à l'intérieur de la couleur. David, Sandrine, Edith, Anne et Titan vous viendrez voir les tableaux ?



Tieri Briet, Eotham V O R, 1990.

18/10/2009

Apparition des enfants

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Image avalée par le vent qui se lève, et sept jours de Mistral : Les enfants ici découvrent le mot et apprennent le vent froid qui s'acharne. L'enfant de Jules Vallès que je voudrais leur lire un peu le soir. L'apparition des enfants dans le travail des images.
Avec le vent l'idée d'un ciel femelle qu'on touche du front et des lèvres en marchant, un ciel capable d'accoucher d'un torrent au milieu du vallon.
En marchant surviennent les idées, qui disparaissent au tournant si on ne prend pas l'habitude de noter. Alors j'écris, ébauches de poèmes et trucs à faire d'ici demain. Trois ou quatre carnets dans la saccoche où je range mes papiers, ceux que les flics réclament quand ils me croisent avec l'allure d'un sdf. J'écris tout depuis la phrase de Savitzkaya lue dans quel livre, Un fou trop poli ? « Ce qui n'est pas écrit ne le sera jamais. » Merci Eugène. Il y a des phrases qui aident à traverser.

21/09/2009

Rester vivants

 

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C'était le jour où elle rentrait à la maison, c'était après-demain et il y avait des fleurs et le silence des chevaux maintenant l'air était tiède et dans son sac les lettres écrites cheveux défaits les mains guéries elle portait ces habits ocres de la couleur du sable et racontait le commencement d'un vieux poème appris par coeur lorsqu'elle était enfant, juste avant les violences et elle pouvait chanter les paroles qu'on oublie d'une chanson démodée et elle riait en apportant encore des mots tellement usés que plus personne n'en voulait à part elle si petite madeline qui ramassait depuis l'enfance elle s'en souvient les mots cassés qui trainaient dans sa vie. C'était demain le jour où elle rentrait à la maison et la maison en devenait différente, musicale, habitée. Elle n'aimait plus qu'on jette les anciens mots à la poubelle, elle était contre l'idée d'abandonner les jouets déchiquetés, les chiens boiteux et les photographies quand elles s'effacent, elle avait peur que les éboueurs emportent un vieux trésor tellement fragile qu'il prendrait feu, immense incendie ou rien qu'une fumée grise et la tristesse d'une très vieille dame. Elle était contre l'idée d'abandonner quoi que ce soit. Elle apprenait dans la poussière les stratagèmes des mots fragiles et avait mis au point une technique pour rester vivants elle et moi, vivants malgré la peur et la télévision généralisée tout autour, tous ces écrans qui abimaient de force. Elle disait au contraire, mieux vaut rester  vivants pour raconter des histoires vraies et préparer à manger aux enfants, vivants encore longtemps malgré les ans. C'était sa ruse à madeline et moi j'étais d'accord, je disais oui comme tu voudras, tu as raison restons vivants.

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Photo © Elodi Laurent